[Critique d'expo] Aguilera + 9000 par Laurence Debecque-Michel

Critique publiée dans la revue LIGEIA décembre 2008

Cette exposition rend compte d’un défi que Dolores Aguilera s’est consciemment et volontairement lancé en 1994 : réaliser 9000 dessins du corps humain nu au fusain. Du corps est montrée la partie pelvienne - sexe et nombril - et la naissance des cuisses. Du medium, il n’y a que deux uniques approches : un tracé de contour très ouvert et une suggestion - modelé, creux ou renflement – par étalement plus charbonneux de la matière. A l’intérieur de ce qui fonctionne comme une pratique aux règles très strictes, quasi monacales, l’artiste a développé une approche que l’on pourrait qualifier de paradoxale : s’appuyer sur le rituel -même sujet, même technique, même support, même format – pour transgresser la limite et arriver à une spontanéité qui témoigne d’une maîtrise poussée toujours plus loin. Elle-même, citant Focillon, parle de ces « règles les plus rigoureuses, qui semblent faites pour dessécher la matière formelle et pour la réduire à une extrême monotonie » et qui « sont précisément celles qui mettent le mieux en lumière son inépuisable vitalité par la richesse des variations et l’étonnante fantaisie des métamorphoses ». Le geste doit être intense, sans repentir. Le résultat veut se communiquer comme une fulgurance, une évidence répétée. Il ne s’agit pas d’une série où l’essence du tout se perçoit par l’accumulation, mais du recommencement d’un geste unique qui donne à voir en même temps qu’il détruit peut-être tout ce qui a été fait auparavant. Une unicité renouvelée, voici le pari de cette série qui n’en est pas une et dont l’exposition actuelle nous propose de découvrir quelques aspects. De cet exercice vertigineux, le corps émerge avec une énergie et un pouvoir d’énigme inépuisable.

Laurence Debecque-Michel

Décembre 2008