Ceux qui ont eu l’occasion de voir la première exposition de Sylvester Engbrox en 2008 ont assurément pu assister à la genèse d’un artiste hors du commun.
Certes, quelques-unes des toiles avaient plus de dix ans, mais elles n’avaient jamais été montrées et la promiscuité de ces premières oeuvres avec celles de 2005, 2006 et 2007 entre-temps, l’artiste avait cessé de peindre constituait la « soupe originelle » d’un monde en formation. Nous avions alors sous les yeux tous les éléments primordiaux et, pour être tout à fait honnête, je suis persuadé que l’on a assisté à un moment considérable.
Aujourd’hui, l’univers de Sylvester Engbrox est en pleine expansion et dans la vingtaine de nouvelles toiles que nous exposerons trois mois durant, en plusieurs fois, entre le 4 mars et le 30 mai prochain à la galerie VivoEquidem avec une étape à la Glasgow Art Fair, fin avril, nous verrons comment l’acte créateur d’Engbrox s’est déplacé d’une über-réalité à une über-perception.Avec Jean-Luc Chalumeau, qui a rédigé la préface du catalogue de 2008, nous étions arrivés à la conclusion que Sylvester Engbrox n’appartenait en fait à aucune école, mais qu’il émanait directement de la complexité du monde contemporain, bombardé d’images, essentiellement numériques.Cette über-réalité sur/hyper-réalité se caractérisait par l’absence de jugement et de constat dans les représentations d’Engbrox, et ce, malgré un réalisme intentionnel certain. Tous ses personnages évoluaient dans des environnements étranges, parfois hostiles série des Air Disaster, inquiétants Pool 1 et 2, Moni souvent dénudés, mais sans que l’on puisse jamais attribuer à l’image c’est-à-dire venant d’elle exclusivement une sensation précise d’angoisse, d’attente ou d’érotisme, bien que les femmes de Sylvester soient physiquement attractives.
Tandis que la scène représentée nous devenait familière, des détails se détachaient peu à peu et commençaient à attaquer ce que l’oeil venait de construire. Des incohérences anatomiques, une structure précise du décor, un reflet ou un espace étrangement laissé libre sur la toile s’imposaient finalement au regard du spectateur. Ce dernier se retrouvait ainsi captif et devenait le troisième élément de l’image, après le personnage représenté et le décor dans lequel il évoluait. C’est alors que se mettait en place cette über-réalité dont j’ai parlé.
Evidemment, le fait que Sylvester Engbrox soit de la génération qui a grandi à Düsseldorf dans les années soixante-dix et quatre-vingt et qu’il ait reçu une très solide formation de photographe à Arles ne sont pas sans significations.
Pour lui, le monde visible de sa jeunesse, des reliquats de la Nouvelle Objectivité aux fulgurances de Gerhard Richter en passant par les images diffusées à grande échelle des actions de la RAF, a constitué un « fond » nourricier évident.
Là-dessus s’est ajouté tout Andy Warhol, le cinéma de David Lynch, la photographie des Becher et la musique de Kraftwerk.
Enfin, le « Sud » comme il le dit en fait la France, où il habite, et la Grèce, où il va souvent, par opposition au « Nord » allemand qui se méfie de tout acte de séduction, a achevé la formation de ce regard particulier qui est le sien.
Ainsi, Sylvester Engbrox, en raison de sa culture d’origine et de sa formation de photographe, s’est toujours intéressé à une certaine projection de la réalité qu’il a mis aussitôt en doute puisque cette réalité mentait, trompait, cherchait à manipuler et se voulait surtout définitive. Lui qui, depuis des années, a compilé et classé méthodiquement des dizaines de milliers d’images tirées de la presse grand public, des magazines de télévision ou d’Internet, a assez vite su que le monde dans son domaine sensible, s’il existe bel et bien, n’est pas aussi vrai qu’on le dit ou qu’on cherche à nous le faire croire. En fin de compte, il a constaté puis accepté que le monde est la totalité des faits et non des choses.1
L’ère numérique qu’Engbrox a quasiment vu naître et qu’il a accompagné au plus près a confirmé cet état de fait. En effet, la « chose numérique » – c’est même son essence – n’oublie rien, ne jette rien, elle accumule sans cesse toutes les réalités les unes après les autres, et toutes sont vraies, successivement. Aujourd’hui, grâce à la technologie, nous pouvons les retrouver presque instantanément, sous leur forme exacte telles qu’elles nous furent proposées initialement. Devant cette multitude, nous sommes alors obligés d’admettre qu’il n’existe pas de vérité « originelle », une doxa de la réalité. Assurément le monde ne peut qu’en être changé…
Le regard d’artiste de Sylvester Engbrox est peut-être l’un des premiers à s’être adapté à ce nouvel horizon.
C’est pourquoi, devant ces nouvelles toiles, nous nous trouvons avec cette über-perception, une sur/hyper-perception qui ne semble négliger aucun point de vue.
Certaines périodes du cubisme l’avaient déjà fait spatialement.
Restait à le faire au niveau supérieur de la conscience du monde.
C’est ce que fait Sylvester Engbrox.
1 Ludwig Wittgenstein in “Tractatus logico-Philosophicus ”1.1