Mars 2010
Vincent Goutal photographie. Sa formation a été celle du département d’Art Visuel de Harvard dirigé par Chris Killip, un maître de la photographie sociale. Ses images peuvent de fait s’inscrire dans cette approche documentaire de la photographie.
Pour autant, il n’était pas dans mon intention d’exposer des photographies documentaires ou sociales, c’est-à-dire des images qui effaceraient en quelque sorte le photographe au profit du sujet. Mes choix vont en effet à opposé et c’est la raison pour laquelle les images de Vincent Goutal m’ont intrigué.
Je reconnais toutefois que celui qui regarde l’une des photographies de la série Impressions cubaines pourrait très facilement la voir selon des références communément admises à propos de Cuba et de sa population. L’image deviendrait ainsi un document et, aussi belle et émouvante qu’elle soit, elle serait perçue comme une espèce d’enregistrement ou de prélèvement du réel.
Je crois pour ma part que réduire les photographies de Vincent Goutal à cela reviendrait à ignorer l’acte créateur. L’artiste ne cherche pas en effet à réaliser un objet qui produirait de l’information et, via celle-ci, une émotion. Ses images ont, au contraire, une certaine autonomie, une sorte d’objectivité qui les font résister à « l’usure », à la « caducité » inhérente à la consommation. Cette « permanence » qui lui permet d’échappe à l’altération, c’est selon moi le propre de l’art.
In absentia
« En l’absence de la personne concernée », telle est la définition de cette locution adverbiale utilisée principalement dans un cadre légal. Cela signifie que l’individu est juridiquement absent d’un lieu, d’une situation où sa présence est nécessaire au regard de la Société.
Dans la série Transitions commencée en 2009, il y a sept images. Dans tous les cas à l’exception d’une seule, on voit un seul personnage habitant un espace clos avec lequel il entretien un rapport singulier. On retrouve évidemment l’attrait de Vincent Goutal pour les « intérieurs » : pièce où se trouve la télévision pour American TV, intérieurs des maisons et hôtels dévastés pour Tsunami, intérieurs pauvres des maisons pour Impressions cubaines…
L’enfermement ou plus exactement l’intériorité des espaces renvoie à un espace identique à l’intérieur des individus. Le format carré supprime toutes stimulations temporelles et évite la narration. Les personnages semblent d’ailleurs figés dans un âge incertain entre jeunesse, maturité et vieillesse. Le champ et donc clos.
Le traitement de l’image, je veux parler de la mise en scène et de l’éclairage fait référence à un cinéma américain des années cinquante qui cherchait à convaincre plutôt qu’à « présenter ». L’image de studio aux couleurs presque saturées évite ainsi toutes les subtilités et les demi-teintes d’une réalité complexe pour ne laisser que les traits essentiels qui construisent le propos, faisant apparaître ainsi une sorte d’allégorie sans alternative possible.
Les personnages semblent quant à eux être les produits de leur environnement comme s’ils existaient que par ce qui les entourait. L’artiste insiste en effet sur la présence et la place des objets. Sur la photographie du businessman, on voit le journal « Le Monde » ouvert à la page « Argent », les reliefs d’un repas « fast-food » avec le ketchup en barquette ; du coca-cola en gobelet carton et les frites dans leur sachet. Les minuscules chaussures [dont une retournée] de l’enfant dans le berceau, la grenouillère accrochée, le nécessaire de toilette pour bébé, mais aussi le siège et la moquette « design » accompagnent l’homme en costume avec toujours un quotidien [le Figaro cette fois] ouvert à la page économie.
Pour le pilote de retour, l’individu est entouré d’un minimum d’objet parce qu’il voyage tout le temps. Il y a sa valise à roulettes, adaptée aux racks d’avion, sa casquette posée, sa montre carrée, et le tout petit sac en plastique qui contient certainement son repas du soir qu’il a trouvé chez le dernier commerçant ouvert tard.
Tous ces éléments minutieusement placés sont essentiels parce que c’est eux qui montrent l’absence : celle du pilote, du père ou de l’homme d’affaires.
Leur réalité palpable est incontestable parce qu’ils sont des objets de consommation et leur nature fait résonner l’intemporalité de l’absence qui n’est pas momentanée. Le journal est l’objet d’une seule journée, la nourriture de chez Quick [cf. le sac] est consommable dans l’instant, l’enfant ne reste pas un bébé et ses vêtements sont rapidement trop petits ; le pilote n’est jamais immobile en raison de sa fonction et pourtant seul l’ascenseur est en mouvement.
Cette dynamique de l’objet devrait normalement entraîner l’individu, mais au lieu de cela, celui-ci résiste. Son geste est interrompu après la première bouchée du hamburger. La main du père, qui vient de rentrer, chez lui ne tend pas le jouet à son enfant dans le berceau ; la cravate et les cheveux du pilote de ligne cessent de faire lui un personnage toujours performant et perpétuellement « glamour ».
Dans un cadre immobile, le carré, Vincent Goutal a placé des faits bien précis, la mise en scène excluant le doute. Ces faits sont l’homme d’affaires seul avec son repas sur le pouce, le père rentrant tard le soir, le pilote au retour d’un vol et tous participent à la dynamique du Monde. Les objets courants sont là pour l’affirmer : ces personnages-archétypes concourent au flux de l’existence. Pourtant, il apparaît une rupture qui fait apparaître l’absence non pas du corps, mais de l’esprit. Contrairement aux photographies d’Olivier Richon Madeleine en extase et Madeleine pénitente où l’on ne voit pas le personnage, mais seulement les objets [citron, tissu rouge, oignon, tissu bleu] qui se sont imprégnés de la présence de la sainte, les photographies de Vincent Goutal, en montrant les personnages, « appellent » à l’absence, peut-être même à la résistance si l’on considère que ce sont les objets qui imprègnent, ici, les individus.
Impressions cubaines
La série Impressions cubaines est un ensemble de photographies réalisées entre 2003 et 2004 montrant les intérieurs de maisons de population pauvre. Le format de l’image est particulier puisque toutes ont été faites au grand-angle et sont horizontales dans un rapport de 2 : 1, ce qui signifie que la longueur est deux fois plus grande que la hauteur. L’effet de la vision cinémascope [rapport 2,39 : 1] est proche sans la distorsion de l’optique grand-angle.
La sensation que l’on a est celle d’une vue panoramique et d’une profondeur de champ considérable.
Le point de vue étant assez bas, en tout cas très inférieur à la hauteur d’homme, le regard ne surplombe pas les éléments de la pièce. Il est comme celui d’un enfant ou d’un animal domestique et fait pénétrer le spectateur dans les lieux d’une certaine façon. Ce n’est pas un regard d’homme à homme et puisqu’il ne participe pas à la situation, il ne peut y avoir une empathie. L’identification avec l’habitant est impossible et l’image n’a pas la dynamique d’une réalité captée avec toute la connotation attenante.
En fait, le format très allongé horizontalement, la hauteur du point de vue et l’espace réduit à une seule pièce composent une sorte de scène de théâtre où l’on s’attend à voir s’animer des marionnettes comme dans le bunraku japonais. Étrangement, en effet, tout paraît être qu’illusion. Il n’est pas choquant de voir des morceaux de bois de récupération faire office d’étagère ou une vieille image publicitaire encadrée occuper un mur en guise de décoration. Les poupées posées bien sagement tout le long d’un canapé défoncé sont parfaitement à leur place. Les murs violets ou les planchers vert pomme n’étonnent pas. Même les personnages sont irréels… Toutes ces scènes sont des féeries qui peuvent rejoindre l’allégorie des images de la série Transitions.
Ainsi, l’absence « légale » de l’être humain [in absentia] n’est pas l’absence d’humanité. Je parle « d’absence légale » parce qu’il s’agit dans la série Impressions cubaine de véritables lieux photographiés et dans la série Transitions des corps de métier bien définis. Cette absence, donc, ne vient pas imposer une présence par un vide ou un manque, un peu comme si on pouvait dire : « il ne manque que lui ! ». Au contraire, l’être humain ne manque pas in situ [le bidonville, la cage d’escalier, la chambre au berceau, etc..]. Mais étant donné que nous avons, tous intiment, la conscience d’exister en tant qu’individu, nécessairement, la dimension humaine perdure dans les exemples du monde présentés par Vincent Goutal. Et, l’absence qu’il suggère, c’est la possibilité de s’échapper, de prendre la clé des champs, d’aller où bon nous semble…
Je rappelle que dans le droit américain [common law] , on ne peut juger un individu in absentia…
Max Torregrossa