Immobile et Silence par MT 2006

Disons le tout de suite, la peinture de Michèle Iznardo est passionnément compliquée.

Compliquée parce que si l’intérêt d’une œuvre peut résider dans son principe - c’est-à-dire dans son origine ou sa cause, et bien celle-ci est chez Michèle Iznardo singulièrement complexe. Compliquée et passionnante aussi car dès lors que l’on cherche activement à la comprendre et bien la peinture de l’artiste devient aussitôt éblouissante de clarté.

Expliquons-nous…
Née en 1957, Michèle Iznardo n’est plus une jeune femme. C’est au contraire une femme d’expériences et c’est aussi un artiste expérimenté. Son parcours est d’ailleurs des plus robustes : Beaux-Arts à Paris, apprentissage dans un atelier renommé, divers prix et bourses, séjour à la Casa Velázquez, expositions…
Ainsi présentée et du simple point de vue biographique nous pouvons être certain qu’il existe une cohérence suffisamment explicite dans son œuvre. Toutefois, rien ne nous permet encore de mieux le comprendre.

En revanche, ce qui peut nous aider, c’est de savoir comment Michèle, enfant, a grandi dans un monde aujourd’hui totalement disparu. Non seulement il a disparu, mais son existence même, semble de nos jours inconcevable. Ce monde perdu, c’est celui des Halles, quand elles étaient encore le « ventre de Paris », une ville dans la ville, avec des lois, des rythmes et des habitants différents de ceux des autres quartiers, mais aussi avec des couleurs, des odeurs, des sons et des bruits, le tout mélangé en un désordre qui devait avoir un sens. C’est dans ce lieu détonnant que Michèle Iznardo a construit sa première vision d’artiste, dans un mouvement perpétuel, animé par une faune étrange, attachante et familière qui peuplait ce chaos différemment le jour de la nuit, l’hiver de l’été.
Immergée dans ces stimuli tumultueux, elle se passionne tout d’abord pour le dessin comme pour ordonner par le trait et sur le papier le désordre capté par son esprit. Cette recherche et ce désir de clarté dans la confusion se retrouveront étonnement dans certains coups de crayons ou de pinceaux de 1988. Par exemple, de traits insensés se révèle une table, des fruits et des bouteilles ; d’un empilement de couleurs froides s’harmonise un paysage de Castille. L’énergie mise en œuvre est ainsi très semblable à celle des débordements exaltés de son premier univers, même si elle reste dans le fond insuffisante à soulager l’artiste dans sa quête de cohérence.
C’est donc du chaos qu’est issue la cause de son art puisque « tout ce qui naît, naît nécessairement par l’action d’une cause […] car il est impossible que quoi que se soit puisse naître sans cause ».

Evidemment, à l’inverse, Michèle aurait tout aussi bien pu abonder dans la confusion, dans l’amalgame, la superposition, mais il suffit d’observer son œuvre sur la durée pour comprendre qu’il s’agit en fait précisément du contraire. Silence, immobilité, globalité, équilibre, voilà ce qui peut aujourd’hui qualifier sa production artistique. Le silence s’oppose au bruit, l’immobilisme au mouvement, l’équilibre et la globalité à la confusion…

Du désordre à l’ordre. C’est ce qu’elle a choisi et ce cheminement est bien connu des philosophes. On sait notamment qu’il implique à la fois une nécessité ET une intelligence.

Passons tout de suite sur la nécessité que l’on ne peut évoquer tout à fait sans débattre de l’objet même de la création en général. Allons plutôt directement à l’intelligence et retenons avant tout cette chose essentielle : Michèle n’est pas peintre par nature, elle l’est par volonté.
En effet, elle aurait pu tout aussi bien choisir une autre forme d’expression parce qu’en fait, elle ne cherche pas à transcrire le monde, mais à le créer. Elle n’est pas témoin, mais acteur et ceci explique la difficulté que l’on peut ressentir pour accéder à sa peinture. Cependant, cela permet également de comprendre que le désir de peindre est chez elle un choix intelligent puisque éclairé par la spéculation préalable. En effet, elle ne recopie pas ce qu’elle voit.

Acteur donc, mais de quelle manière ?

Et bien de la manière la plus sûre pour celui qui ne veut pas se tromper de rôle et égarer son talent : en créant sa propre pièce, en étant Démiurge ou plus précisément, fabricateur de mondes.

C’est ce que fait Michèle Iznardo, elle « fabrique » des mondes dans le sens cosmogonique. De la sorte, chacune de ses peintures tend vers un « tout » qui se suffirait à lui-même, une espèce d’universalité qui engloberait commencent et fin.
Pour cette raison, il est inutile de chercher le mouvement dans le trait ou la couleur. Tout y est immobile par nécessité puisque le mouvement implique un « référentiel-contenant » tout comme une relation à la durée : autrement dit quelque chose de plus grand. Le silence qui règne dans ses peintures est ainsi probablement identique à celui qui a suivi le « sixième jour », après que toute la création fut achevée. Enfin, les dimensions de l’espace sont quant à elles …sans dimensions. Comment en effet dessiner l’horizon sphérique en une seule ligne ? Comment prolonger le point de vue sagittal sans le terminer par un simple point ? Par conséquent, dans la série des « Passages », Michèle Iznardo nous montre certes une direction à suivre, mais elle ne nous invite pas à la translation. Nous, nous restons spectateurs…

La technique utilisée par l’artiste pour nous montrer à la longue la limpidité de l’infini agit par centrifugation. Elle de plus en plus les éléments constitutifs du monde que le peintre souhaite créer. Ainsi, au fur et à mesure, ses peintures se vident en se remplissant. Les éléments se superposent, mais sans se heurter, se jouxtent et se complètent, se diluent ensuite en une simple ligne...

Enfin, il y a la série des « coquillages » ou plutôt DU coquillage qui, à lui seul, de part sa nature étrange et singulière, est un « tout ». En effet, il n’est pas une partie de quelque chose, un complément ou une extension comme la montagne, l’arbre, l’herbe sont une partie du paysage, du bois et de la prairie. Le coquillage, lui, n’est ni une partie de la plage, ni une partie de la mer. Il est seulement lui et même sa forme ne nous renseigne pas de ses éventuels avatars.

Evidement, c’est bien utile et peut être facile pour signifier concrètement ce « tout » recherché par Michèle Iznardo dans son oeuvre. Toutefois, Cela n’altère en rien la volonté d’y parvenir et donc l’intelligence qui est mise en œuvre. D’ailleurs, les traits de ce « coquillage-prétexte », finissent aussi, peintures après peintures, par se simplifier et se fondre à la transparence du reste.

En conclusion, il faut savoir regarder la peinture de Michèle Iznardo de la même manière que Louise de Vilmorin, enfant, regardait la lampe tempête posée dans le jardin de Verrière. C’était un jeu que son père avait inventé pour développer l’imagination de sa fille.
« Regarde et décris cette lampe comme si tu ignores tout de son utilité, de sa fabrication et de sa matière, comme si d’elle, tu ne sais rien du tout ».
Pour mieux apprécier et comprendre la peinture de Michèle Iznardo, il faut aussi suivre cette méthode, la regarder avec un esprit déréalisant et un œil neuf, sans chercher à reconnaître, à deviner, à comparer.
Nous l’avons déjà dit, cette peinture ne témoigne pas, elle crée.

C’est ce qui fait d’elle une œuvre passionnément difficile.