Je dirai pour commencer que le travail d’Isabelle Lutz est un travail spontané et autodidacte qui pourrait être placé dans la lignée du Douanier Rousseau. Sauf que, bien sûr, nous ne sommes plus face à un univers exotique et enchanteur : la jungle a été remplacée par la ville, le lion a été remplacé par la femme, et l’humanité a été remplacée, pour ainsi dire, par le clonage. Ce travail utilise ou fait appel à un dessin quelque peu naïf, mais il est au service d’un regard terriblement lucide sur notre société, et notamment le statut de la femme en ce début de XXIe siècle. En effet, la plupart des toiles d’Isabelle Lutz montrent des personnages féminins dans un cadre urbain. Ce contexte urbain est défini par des perspectives appuyées, des lignes de fuite acérées, un dessin assez sec, assez dur, qui a donc une portée coercitive. Il n’y a pas de dialogue entre ces figures féminines, et on peut considérer que le travail d’Isabelle Lutz évoque l’incommunicabilité, ainsi que l’aliénation de la femme aujourd’hui.
Féministe ?
Il est vrai que le travail d’Isabelle Lutz est un travail féministe, mais, à vrai dire, ce n’est pas pour moi un travail militant. Alors qu’à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, les mouvements féministes étaient dans une logique d’émancipation et de libération de la femme, à travers notamment la réappropriation du corps, la démarche d’Isabelle est une démarche beaucoup plus ambivalente qui reprend bien sûr les mêmes questionnements. Nous sommes ici face à des figures féminines qui sont des individualités à part entière, mais ces individus à part entière sont présentés aussi comme objets sexuels. Il y a là une ambivalence que l’on se doit de souligner : la nudité des figures féminines est une nudité qui peut être perçue comme attrayante ou séduisante, mais cette nudité dit aussi la fragilité des figures d’Isabelle Lutz.
Une esthétique du choc ?
Il me semble que oui, dans la mesure où les toiles d’Isabelle Lutz cherchent à avoir un impact psychosensoriel. On trouve ici, d’évidence, une volonté d’efficacité visuelle. Et je pense que cette efficacité visuelle, elle est à mettre en rapport avec la culture de masse. Le travail d’Isabelle Lutz est un travail qui se confronte à ce que l’on a pu appeler « l’industrie culturelle », notamment le cinéma ou les magazines. D’ailleurs, il est très clair qu’il y a une part du travail d’Isabelle Lutz qui s’inscrit dans la mouvance pop, sauf qu’il faut immédiatement ajouter que ce pop est quelque peu désenchanté. Certes, il y a de l’humour et de l’ironie. Et certaines toiles sont plus suaves que d’autres. Mais le travail d’Isabelle Lutz cherche quand même à mettre en crise les codes et les référents de notre société, notamment au sujet, bien sûr, des femmes.
Voyeurisme ?
Le terme le plus adéquat serait celui de « la confrontation ». Il est clair que les personnages féminins ne communiquent pas entre eux, tout simplement parce qu’ils regardent le spectateur. Ils l’« interpellent » et on voit bien comment Isabelle Lutz travaille finalement à partir des pulsions voyeuristes, et cherche en quelque sorte à les manipuler. Les figures tentent de mettre le spectateur dans une situation quelque peu inconfortable, en le dévisageant de leur regard stupéfait, éberlué, en portant vers lui ce questionnement qui est celui, encore une fois, de la condition féminine aujourd’hui.
L’expérience.
Disons que lorsqu’Isabelle a commencé, ses toiles apparaissaient comme spontanées et primitives. Elles étaient le signe d’une volonté d’expression et peut-être l’expression de son intériorité, de sa mentalité. Il faut reconnaître que, en quatre ans, le travail d’Isabelle s’est quelque peu « assagi », si j’ose dire. Nous avons affaire à une forme d’art brut retenu qui témoigne d’une forme de distanciation qui est liée notamment à une plus grande maîtrise que l’artiste a sur son médium. Pour ma part, j’ai été surtout intéressé par ce cheminement qui laisse prévoir une possibilité d’évolution très grande.
Production : Vivo Equidem
Transcription : Marianne Garcia