Nous sommes le 3 septembre 2009 chez Isabelle Lutz à Genève, en compagnie de Fabien Danesi.
Fabien Danesi
Tu as commencé à peindre à l’âge de 30 ans, sans formation, en autodidacte. Peux-tu, dans un premier temps, évoquer les circonstances qui t’ont amenée à t’engager dans la pratique picturale ?
Isabelle Lutz
Je suis arrivée à la peinture par l’écriture. Suite à la rédaction d’un roman [non édité], j’ai ressenti le soulagement d’avoir mené le projet à terme, sans pour autant éprouver de satisfaction. J’avais la désagréable sensation d’avoir atteint une limite trop rapidement, sans être parvenu à appréhender une dimension qui m’apparaissait essentielle à l’élaboration psychique du récit. Je pense que le germe de la peinture a dû naître à ce moment-là. Après quelques années — une période de latence en quelque sorte —, je me suis réveillée un matin [c’était le jour de mes trente ans], et j’ai décidé d’être peintre. Cela a été, du jour au lendemain, une totale immersion. Je suis restée en apnée les deux premières années, sans même m’en apercevoir. L’esprit était punk : je m’intéressais au processus, sans vraiment me préoccuper du résultat. En fait, avec le recul dont je dispose aujourd’hui, ce passage à l’acte irrationnel me semble être né d’une impulsion ex nihilo.
Fabien Danesi
Est-ce que tu sais pourquoi tu as choisi le médium pictural et non pas la photographie ou la vidéo ? Pourquoi la peinture ?
Isabelle Lutz
Parce que ma peinture est littéraire : elle se situe dans le prolongement du mot. Je fonctionne par associations. Pour moi, l’image dérive quasi exclusivement du lexique, et donc de la pensée. Le médium pictural a été le support le plus adapté à une prise de parole perceptive : je cherchais à représenter ce qui demeure en retrait du langage. De plus, j’avais de l’espace et des murs à personnaliser.
Fabien Danesi
Cela signifie donc que ton travail était dans un premier temps appelé à être accroché à tes propres murs : il n’y avait pas de dimension de présentation publique ?
Isabelle Lutz
Je me suis effectivement approprié l’espace dans lequel je vivais. Cela étant, le désir et l’intention d’initier un dialogue étaient présents dès le début.
Fabien Danesi
Quelle était ta culture artistique à l’époque ? Est-ce que tu allais dans les musées ? Est-ce que la création contemporaine t’était familière ?
Isabelle Lutz
Quasi nulle. J’ai découvert un univers méconnu.
Fabien Danesi
Tu as commencé, en fait, sans véritable référent. Est-ce que ta motivation première n’était pas tout simplement de t’exprimer ? Y avait-il une urgence ?
Isabelle Lutz
J’ai placé, dès l’origine, mon travail sous le signe de la discontinuité, du fait de mon besoin de réévaluer mon appartenance. Je pense qu’il s’agissait de tirer de la séparation une expérience de la singularité. En me coupant de l’extérieur, j’ai pu expérimenter une interrogation sur la place du repli narcissique en tant qu’adaptation à un environnement qui s’adonne, à mon goût, bien trop sauvagement à « un réductionnisme ». Je peignais dans l’urgence du geste, sous le diktat du corps et de ses tensions. Aujourd’hui, j’ai l’impression que cette période d’isolement m’a permis de me décentrer et — c’est là tout le paradoxe — de m’ancrer toujours plus profondément en moi.
Fabien Danesi
C’est le processus, finalement...
Isabelle Lutz
Le processus, et l’expérience.
Fabien Danesi
As-tu pensé initialement ta pratique picturale en termes de sujet ? Lorsque tu t’es mise à peindre, as-tu décidé par exemple de faire de la figuration en opposition à l’abstraction ? Dans quel état d’esprit étais-tu ? Et aujourd’hui, est-ce que tu penses à un sujet ?
Isabelle Lutz
Non, je me suis juste abandonnée. Il faut imaginer que l’action prenait le pas sur la réflexion : la cadence était frénétique et les respirations espacées. J’avais les deux, trois, quatre prochaines toiles qui s’imposaient alors que j’étais encore en train de m’acharner sur le tableau en cours. Aujourd’hui, heureusement, j’ai trouvé un tempo confortable : les toiles se suivent tout naturellement dans une sereine continuité.
Fabien Danesi
Tu as déjà fait appel à la notion de volume pour parler de tes personnages. Peux-tu préciser cette notion ?
Isabelle Lutz
Je visualise l’image sans en définir les contours, ni même les couleurs. Les personnages apparaissent, dans mon esprit, sous forme de cylindres plus ou moins longs. Le volume et l’orientation spatiale des différents éléments constituent la trame à partir de laquelle composer.
Fabien Danesi
De manière très abstraite, dans un premier temps.
Isabelle Lutz
Oui, abstraite et minimaliste.
Fabien Danesi
À l’observation des premières toiles, on perçoit que la peinture est aussi une pratique très physique. J’ai parlé de gestualité, d’expressivité, mais on a même l’impression que tu accordais une importance toute particulière à la matière. Est-ce que ces premières œuvres étaient une manière d’affirmer un rapport organique au monde ? Est-ce qu’il n’y avait pas là aussi la nécessité d’asseoir un peu ton identité, je veux dire ton « identité physique » ?
Isabelle Lutz
Peut-être. J’éprouvais le désir de me confronter à la toile, dans un face à face sensoriel et sensuel. Il s’agissait de traduire le trouble de forces antagonistes engagées dans une lutte pulsionnelle. Tout se jouait dans l’instant, et se prolongeait dans un éternel recommencement, où j’avais pour seul repère ma subjectivité.
Fabien Danesi
C’était une première étape nécessaire.
Isabelle Lutz
Oui, c’était une entrée en matière préparant la conversion d’un regard : de l’intime au collectif ou, en d’autres termes, le passage d’une approche [unidimensionnelle] centrée sur le sentiment à une perspective [systémique] ouvrant sur un espace sociopsychologique.
Fabien Danesi
En définitive, le fait que le geste soit devenu par la suite plus retenu témoigne d’une plus grande maîtrise...
Isabelle Lutz
D’une plus grande distance.
Fabien Danesi
Tes toiles montrent souvent des figures féminines, le plus souvent dévêtues. Et lorsque l’on observe ces premières peintures, on peut avoir l’impression que celles-ci te ressemblent. Pour autant, tu as déjà mentionné qu’il ne s’agissait pas pour toi d’autoportraits. Quel est le lien que tu entretiens alors avec ces personnages qui sont sur la toile ?
Isabelle Lutz
Le lien qui existe procède généralement du processus projectif, qui s’accompagne nécessairement d’une identification passagère, et d’une focalisation interne. Autrement dit, je me fonds dans mes personnages, tout en me distanciant de ma perception afin d’éprouver leur vision. Ainsi, ils me sont à la fois familiers et étrangers. Pour autant, la ressemblance physique m’affilie à une communauté [affective] qui confère à la composition picturale une particularité sui generis. J’ai tenté néanmoins, une seule fois, l’expérience formelle de l’autoportrait.
Fabien Danesi
Et si l’on reprend ton terme de « communauté affective », qu’est-ce que cela implique ? Est-ce que cela signifie qu’à travers tes toiles, tu cherches à rendre compte d’une société ? Le principe d’une « communauté » permet finalement de briser en quelque sorte la solitude…
Isabelle Lutz
Cette communauté a été créée dans le manque, effectivement. Aujourd’hui, sa fonction est tout autre : elle affiche une couleur sociale spécifique.
Fabien Danesi
Oui, c’est ce que j’allais dire. Ce n’est peut-être plus une communauté affective puisque c’est une communauté qui rend compte du regard que tu portes aussi sur la société.
Isabelle Lutz
Absolument.
Fabien Danesi
Sa fonction a évolué notamment en raison de la présence d’un environnement qui n’était pas là dans les premières toiles : ce n’est qu’à partir de la fin de l’année 2006 que les personnages apparaissent dans un espace. Est-ce cela qui a déplacé les choses ?
Isabelle Lutz
Je pense, oui.
Fabien Danesi
J’ai évoqué tout à l’heure tes personnages qui sont dévêtus. J’ai l’impression que le rapport que tu entretiens à la nudité est assez ambivalent dans tes toiles, qu’elle n’est pas toujours attractive. Je pense aux premières œuvres, dans lesquelles je trouve que la chair y est presque pantelante, un peu pathétique, voire douloureuse. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ces premières œuvres et ce rapport à la nudité ?
Isabelle Lutz
La nudité sert à capter le regard. Les femmes sont mises en scène autour des pôles de l’exhibitionnisme et du voyeurisme selon un système de codes archaïques. L’idée est simple, pour ne pas dire élémentaire : provoquer une réaction sur un mode pavlovien. Il est vrai qu’au début, la chair semblait nerveuse, saisie dans l’élan alors qu’aujourd’hui, elles me paraissent avoir cédé à plus de passivité.
Fabien Danesi
C’est vrai qu’il y a sur ce plan une sérénité plus grande dans les dernières toiles.
Isabelle Lutz
… un semblant d’immobilisme.
Fabien Danesi
Aujourd’hui, tu as pleinement conscience de la part érotique qui est présente dans ton travail.
Isabelle Lutz
Non, pas vraiment. Je fétichise la femme dans sa sexualité, sans pour autant entrer dans une dimension érotique à proprement parler.
Fabien Danesi
Si je prends l’exemple de Lost in Locomotion, j’ai tout de suite été frappé par le personnage central qui présente un tibia et un genou sous une forme osseuse. Il est vrai que la figure féminine ne va pas dans le sens d’une érotisation, comprise comme une séduction. En même temps, pour moi, l’érotisme n’est pas à écarter d’une manière aussi évidente que tu le notes.
Isabelle Lutz
J’y verrais, dans ce cas, la figuration d’un érotisme morbide.
Fabien Danesi
How about a beer ? et Have you sain my toothbrush ? — qui datent de la fin de l’année 2007 — sont deux toiles qui me semblent décisives, car c’est à partir de ce moment-là que tes héroïnes commencent à s’insérer dans un espace qui va être marqué par de grandes perspectives. À cette même période, j’ai l’impression que ton dessin devient quant à lui plus graphique. Comment as-tu compris et vécu cette évolution dans ton travail ?
Isabelle Lutz
J’ai dû faire un ou deux tableaux, et trouver la composition plus équilibrée. Heavy Bottom Space est, à ce titre, une œuvre charnière : j’ai dominé la pulsion pour prendre une décision en pleine conscience.
Fabien Danesi
Quelle était cette décision ?
Isabelle Lutz
Obtenir un produit fini plus contemporain, qui témoigne d’une élaboration cognitive plus rigoureuse et d’une mise en image plus homogène.
Fabien Danesi
Est-ce un retrait de la subjectivité ?
Isabelle Lutz
Non. J’ai pris une distance vis-à-vis de l’action, en affirmant une plus grande conscience du geste. Cela m’a permis d’envisager mon travail sous un angle moins personnel, tout en intégrant une dimension paradoxale.
Fabien Danesi
Quelle est alors ta ligne de conduite ?
Isabelle Lutz
J’ai décidé d’inscrire mon travail dans une conception féministe.
Fabien Danesi
Est-ce que cela signifie que l’ancrage de tes personnages dans un espace qui est une métaphore du champ social est une façon d’évoquer la situation de la femme dans les pays occidentaux ou européens ?
Isabelle Lutz
Oui, tout en assumant ma responsabilité et ma situation privilégiée de femme occidentale. Comme les disparités sont légion, il m’apparaît essentiel de continuer à entretenir une tension autour de la question du statut de la femme.
Fabien Danesi
Mais est-ce que tes œuvres sont pour toi porteuses de revendications ? Et si c’est le cas, sur quel mode ?
Isabelle Lutz
On peut entrevoir des revendications féministes à travers l’opposition entre la femme offerte en tant qu’objet et sa structuration mentale qui l’identifie comme sujet. Elle s’exhibe sans s’amputer de sa substantifique moelle. Je viens, d’ailleurs, de terminer Organik Circus, une toile mettant en scène une femme…
Fabien Danesi
... avec une prothèse. Est-ce que cette dimension féministe ne transparaît pas également dans cette constante confrontation avec le spectateur ? Car, s’il y a un élément à souligner, c’est le fait que la plupart de tes personnages regardent en direction du spectateur et assument leur nudité. Elles ne font pas que s’offrir en tant qu’objets au spectateur, elles se confrontent à son propre regard. Y a-t-il là quelque chose de conscient ?
Isabelle Lutz
Effectivement. La féminité est exprimée de manière phallique, à travers une défiance qui manifeste une certaine autorité : il n’y a pas de volonté de fuite.
Fabien Danesi
La femme subit d’une certaine façon son image sexuelle tout en l’assumant, c’est-à-dire sans fuir la situation, ce qui crée une possibilité d’émancipation. Disons que la dimension d’objet sexuel est présente, mais qu’il existe dans le même temps une tentative de dépassement et par là même un refus d’asservissement.
Isabelle Lutz
Voilà.
Fabien Danesi
L’ambivalence dont tu parles à propos de tes personnages se retrouve dans l’espace représenté : cet espace est à la fois très coloré et géométrique. Il est chromatiquement très dense, mais présente des lignes très marquées. Ces précisions plastiques témoignent de deux dimensions antinomiques, la première d’ordre ludique et la seconde, d’ordre coercitif. Peux-tu me préciser la manière dont tu conçois cet espace ?
Isabelle Lutz
Je joue avec les contrastes pour qu’ils s’affrontent. C’est une manière d’utiliser la force des contradictions pour composer une image non pas paradoxale, mais complexe, et maintenir artificiellement une tension autour d’un point d’équilibre. On parvient, parfois, à obtenir un impact assez efficace.
Fabien Danesi
Quelle sorte d’impact ?
Isabelle Lutz
Un impact visuel.
Fabien Danesi
C’est une esthétique du choc.
Isabelle Lutz
J’essaye de progresser dans ce sens, oui.
Fabien Danesi
Si l’on évoque à nouveau Heavy Bottom Space [2008], on observe que les femmes sont assises sur des dés géants qui laisseraient à penser que l’espace créé est un espace onirique. J’aimerais savoir quelle est la part du rêve dans ton travail?
Isabelle Lutz
Il y a une vie onirique en filigrane. J’instrumentalise le fantasme, le rêve ou toute autre manifestation relative à l’expression d’un désir.
Fabien Danesi
Tu disais que tes toiles t’apparaissaient comme la représentation de la situation de la femme aujourd’hui. À l’observation de tes figures, dans ce milieu urbain, qui est assez désincarné et abstrait, tes toiles posent d’une certaine façon le problème de l’aliénation contemporaine. Est-ce un terme que tu emploierais ?
Isabelle Lutz
Disons que je comprends l’aliénation comme un mouvement, où l’individu social évolue en porte-à-faux entre différentes contraintes normatives et pressions culturelles. Le formatage subi produit un individu collectif, désinvesti de sa singularité et souvent déresponsabilisé.
Fabien Danesi
Mais tes toiles sont-elles des constats de cette aliénation contemporaine ou une réponse à cette même aliénation ?
Isabelle Lutz
Je ne me retrouve pas dans une logique d’émancipation collective, mais dans une volonté d’évolution individuelle qui résulte d’une dialectique entre la culture de soi et l’investissement de la sphère sociopolitique. Une démarche que l’on pourrait rapprocher de « l’individualisme altruiste ».
Fabien Danesi
Dans Working Class Rehab [2008], tu assimiles les playmates d’un magazine érotique, comme Playboy, à des travailleuses. Cela signifie que le prolétariat n’existe plus tel qu’il avait été défini à l’origine, par le monde ouvrier, mais qu’il se serait déplacé vers le monde du spectacle, vers un monde du glamour et du clinquant.
Isabelle Lutz
Cette toile propose une allégorie qui établit une relation entre la pensée marxiste et l’idéologie contemporaine qui attesterait de la liberté individuelle. Il était question de transposer les concepts de « conscience de classe » et de « réification », afin de présenter la femme comme figure emblématique d’un « nouveau prolétariat ». Ici, les rapports hommes-femmes seraient codifiés par les règles des dominants et déterminés par des intérêts cachés.
Fabien Danesi
Je vais essayer de te pousser dans tes retranchements. Ce qui est très compliqué, c’est le fait de savoir si l’on peut encore dire aujourd’hui que ces playmates sont exploitées. Généralement, ces femmes, qui appartiennent pour la plupart à la middle class américaine, font le choix de candidater pour s’afficher nues sur du papier glacé. Où est la part d’aliénation et de domination dans ces cas-là ?
Isabelle Lutz
Lorsqu’elle accepte ces avantages, la femme-ficher-prise, même si elle demeure détentrice de son désir, concède une part non négligeable de son autonomie, et se dégage de sa responsabilité vis-à-vis de la collectivité. Elle en vient à convoiter « sa servitude comme s’il s’agissait de son salut » [Deleuze et Guattari], même si son statut de fétiche lui confère également un pouvoir certain sur celui dont le besoin s’accroît.
Fabien Danesi
Eh oui, justement ! Si elles sont exploitées, ce n’est pas à leur corps défendant, mais c’est plutôt avec leur consentement. Ces femmes-là souscrivent à un rêve cheap, au rêve « en toc » de notre société capitaliste.
Isabelle Lutz
À ce stade, il s’agit d’un choix individuel, qui me laisse, à dire vrai, assez indifférente. Par contre, lorsqu’une liberté individuelle engendre des dégâts collatéraux, il m’est beaucoup plus difficile de ne pas porter de jugement.
Fabien Danesi
Que veux-tu dire par là ?
Isabelle Lutz
Tout simplement qu’une société s’enrichit grâce à des individualités émancipées, capables de concilier épanouissement et responsabilité collective. La femme, en cédant à la facilité de compensations exclusivement égocentrées, porte atteinte à la communauté féminine dans son ensemble.
Fabien Danesi
N’est-ce pas une manière d’assumer le fait de travailler à l’intérieur de la culture pop ? Je trouve que tes œuvres ont une charge quelque peu stridente, mais aussi une dimension séductrice. Certaines de tes toiles font explicitement référence à un univers divertissant. Je pense à cette œuvre qui s’appelle Lucy’ s Peek-a-Boo, où le spectateur est plongé dans une société de loisirs. De même, j’affilierai ton travail à cette culture pop à travers les représentations où tu cites des marques, comme Caterpillar ou Royal Canin.
Isabelle Lutz
C’est une manière de penser mon époque dans un contexte contemporain, d’où les marques, les citations ou les références au cinéma.
Fabien Danesi
Peux-tu nommer quelques cas ?
Isabelle Lutz
Organique Circus est un clin d’œil au film des frères Poiraud, Atomik Circus, Sweetie & the Hotpatooties au Rocky Horror Picture Show, Lullaby Pop’ n’Roll au film Vivre sa vie Godard… Lucy’ s Peek-a-Boo fait référence à Lucy in the sky with diamonds, ou encore Makeda & the Tricksters, à la chanson Bisounours Cocorosie.
Fabien Danesi
Tu t’inscris explicitement dans la culture du divertissement, la culture pop, la culture dite « de masse ». Mais peut-être que ce terme est aujourd’hui un peu suranné...
Isabelle Lutz
Non, le terme reste actuel, en ce qui me concerne. Je me considère comme le fruit de mon époque, un produit brut façonné par la culture du fast dream-easy spleen.
Fabien Danesi
Quel regard portes-tu sur le pop des années soixante, sur les artistes comme Warhol ou James Rosenquist qui faisaient appel à la publicité, qui utilisaient des marques dans leurs tableaux ? Est-ce une filiation directe que tu assumes ?
Isabelle Lutz
Non, je ne perçois pas réellement de filiation. C’est un mouvement qui m’intéresse visuellement parlant.
Fabien Danesi
Pourquoi t’intéresse-t-il visuellement ? Pour son efficacité ?
Isabelle Lutz
Pour la stimulation qu’il offre. C’est de l’ordre de l’excitation sensorielle. Mais pour quitter la surface des choses, il me faut une assise émotionnelle : plus de poésie ou de violence…
Fabien Danesi
Tu as parlé subrepticement de la notion de devenir. J’ai l’impression qu’elle est très importante pour toi, que c’est le mouvement, le cheminement qui est à privilégier.
Isabelle Lutz
La mobilité me permet d’étendre mon espace d’exploration et mon champ d’interrogation. C’est également la condition d’une pensée composite, réfractaire à l’atonie sociale. J’évolue, aujourd’hui encore, dans la nécessité de la contestation dans une certaine tradition romantique héritée de 68.
Fabien Danesi
Quelle est la part que tu accordes dans ton travail à la provocation ?
Isabelle Lutz
Oui, j’aime et je réagis à la provocation si elle s’accompagne de perspicacité ; à savoir, si elle dénonce. Mais lorsqu’elle est animée stricto sensu par une compulsion régressive, elle m’ennuie assez rapidement.
Fabien Danesi
Penses-tu qu’il est encore possible justement d’intervenir sur le mode de la transgression ?
Isabelle Lutz
Oui, assurément. L’art qui m’importe correspond à une remise en question systématique de toute valeur établie, en rupture, notamment, avec le discours néolibéral qui exhorte l’individu à raisonner en termes d’économie de marché. C’est un art qui s’apparente à un outil de résistance.
Fabien Danesi
J’ai lu dernièrement un ouvrage de la sociologue française Nathalie Heinich intitulé L’élite artiste. Elle écrit qu’il existe dans le champ de la création contemporaine « une fuite en avant dans la compulsion critique, l’idée qu’à l’évidence l’art authentique ne pourrait avoir d’autre visée que subversive, d’autres justifications que morale, politique et morale, et que la jouissance esthétique ne saurait soutenir à elle seule les puissantes ambitions dont il se retrouve chargé en tant que représentant de la valeur de marginalité ». Elle souligne que l’œuvre d’art moderne, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, a abandonné les canons classiques de légitimation comme la beauté, au profit de dimensions qui sont celles de l’originalité et de la subversion. Elle remarque que la transgression — le hors-norme — est devenue la norme.
Isabelle Lutz
Je continue à croire en l’influence des minorités actives, même si l’utopie ne se transforme qu’en de rares occasions en avancées sociales. J’aime penser qu’au-delà de la préoccupation esthétique, un art qui s’évertue à dévoiler le conditionnement serait à même de modérer les méfaits d’une uniformisation socioculturelle simplifiant notre rapport au monde. Quant à la transgression à proprement parler, j’ai également le sentiment que l’on assiste depuis 68 à un déplacement progressif de son champ d’action, un peu comme si après avoir œuvré en marge de l’institution, la subversion avait infiltré les mailles du système pour s’étendre au cœur de la normativité et, peut-être, en dépasser les horizons bornés. Quoi qu’il en soit, je trouve mon travail alternatif, plutôt que véritablement transgressif. J’assume une position qui explore les relations sociales entendues dans des rapports de force, étant donné que les thématiques abordées traitent principalement de la domination et de la résignation. Cela dit, alors qu’il est de bon ton de reconnaître l’individualisme dans une logique économique concurrentielle, s’en éloigner pourrait figurer un hors-norme s’inscrivant, malgré tout, dans la norme, puisque la « solidarité de classe » se consolide, me semble-t-il, sous couvert du néolibéralisme.
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