MER & MATIERE par M.T. 2006


Pour Teilhard de Chardin, la matière était à la fois essentielle et mystérieuse. Lorsque enfant, sa mère lui coupait les cheveux devant la cheminée, il était effrayé de voir avec quelle facilité une partie de lui-même, pouvait disparaître en se consumant dans les flammes. Plus tard, il observa que le métal lui aussi, malgré sa dureté, se corrodait, rouillait et finissait par se désagréger. Finalement, ce fut la pierre qui lui sembla maintenir le plus longtemps sa nature matérielle et c’est ainsi que le jeune homme s’orienta vers la géologie.

Cette évocation de la matière comme élément unitaire universel, et qui plus est, animée par une puissance spirituelle peut évidement paraître confuse. Pourtant il reste possible aujourd’hui, à partir d’un échantillon de peau, de remonter jusque avant la différenciation cellulaire, jusqu’au premier stade du développement embryonnaire, au moment où chaque cellule porte encore en elle la totalité de la capacité matière humaine. Il existe donc non seulement un état constitutif d’un tout, mais l’idée même que la matière a la capacité de « mémoire » peut être à envisager. Certaines cultures ou civilisations y ont cru et continuent à y croire. Ainsi, pour de nombreuses personnes, la pierre des cathédrales transpire la ferveur de toutes les prières dites depuis des siècles tandis que pour d’autres, c’est l’or qui est semble « chargé » de sens en raison précisément de son inaltérabilité.

Pour les peuples marins et notamment les Grecs de l’Antiquité, assurément, plus que la pierre, l’or ou l’argent du Laurion, c’est le bois qui devait avoir le plus de sens quand l’oracle affirmait qu’Athènes pourra être sauvée « parce qu’imprenable sera la muraille de bois ». Thémistocle et ses compatriotes comprirent aussitôt qu’il s’agissait de navires ; qu’il fallait en construire plus encore afin que tous s’embarquent, abandonnant certes leur ville aux Perses, mais pour mieux les vaincre ensuite, du haut de ces « murailles de bois » aux large de Salamine.

Cependant, pour les gens de la mer il reste le tribut à payer en offrandes aux divinités païennes. Ce sont les naufrages dont les restes brisés s’échouent sur les plages ou s’engloutissent en pleine mer, gonflés d’eau salée et de destins déchirés. Ce bois perdu était à son tour consacré, investi d’une puissante évocation eschatologique, aussi forte que celle des panneaux peints au signe de la vie éternelle - et par conséquent non périssable- que sont les icônes. Ce bois orné à l’image non pas de Dieu, mais de sa mère, de saints ou de Lui-Même à son instant le plus humain, est souvent une réponse vivifiante à ces reliques rejetées sur la grève.

Ce préambule, même s’il est un peu long nous permet de mieux comprendre le « geste » de Yannis Markantonakis lorsqu’il construit ses évocations de bateaux avec des morceaux de bois récupérés –RECUPERES- peints et assemblés.
Ces montages ne sont pas, en effet, des constructions. Ce sont des re-constructions puisqu’ils redonnent une existence à la matière ou plus précisément, ils continuent l’existence de cette matière par d’autres moyens. En effet, pour Yannis, en bon Crétois qu’il est, le bois n’est pas inerte, il a un mouvance intérieure et l’homme ne fait qu’utiliser sa tendance : une forme, une densité, un éclat…
Par exemple, lorsqu’il plante un clou dans le morceau de chêne, d’hêtre ou d’olivier, il n’a pas la sensation de prendre la place de la matière, il suppose probablement que le clou écarte les fibres du bois tandis que celles-ci, le laissent s’installer selon leurs désirs. D’ailleurs, ce clou enlevé, rien de semble avoir été corrompu. C’est pourquoi l’artiste peut assembler, désassembler, tailler, clouer et coller sans jamais modifier l’essence de la matière, sans perturber le mouvement général. Rien n’est tout à fait créé ex-nihilo, mais tout est modifié.

C’est cette modification, cette métamorphose qui est importante chez Yannis. Il ne peut s’empêcher de regarder, de démonter et reconstruire, retranscrire à sa manière le monde qui l’entoure. Pour que ce soit clair, comprenons que pour lui, tout ce qui existe est normal et ordinaire. Rien ne l’étonne donc véritablement si ce n’est ce iatromécanisme qui meut l’ordre naturel et qui doit nécessairement avoir un sens…

Cet appétit de connaissance du principe universel est observable chez Yannis à travers son impressionnante collection d’appareils photographiques, anciens et modernes, tous en parfait état, dont l’éclectisme et la rareté sont proprement dignes d’un musée. En effet, nous présumons que ce qui le passionne dans l’objet en question c’est justement l’assemblage la cohérence d’une mécanique précise et complexe dont la destination la plus immédiate est de fixer l’instant ordinaire. D’ailleurs, l’homme ne cesse de photographier tout et n’importe quoi, des moments sans histoire et souvent sans esthétisme apparent.

Observons à présent ses peintures ou ses montages, ce sont eux aussi à l’évidence des instants immobilisés. Pour autant, l’artiste ne les a pas fixé dans l’intention d’isoler le mouvement, mais plutôt pour en démonter le mécanisme. La première chose qui vient alors à l’esprit, ce sont les écorchés de Fragonard, ces corps humains ou animaux dépecés, ouverts, détaillés et figés à jamais pour l’œil curieux. Comme ces pièces anatomiques, les œuvres de Yannis sont des moments ordinaires figés, mais ouverts, reconstruits, ré-assemblés et l’on devine alors cette propension -pour ne pas dire le besoin- de démonter puis remonter le monde sans le bouleverser. C’est un brocanteur de la vie, en permanente recherche de moments ordinaires à assembler, soit par la matière soit par la couleur.

Voilà pourquoi ses œuvres sont pleines d’une fraîcheur authentique. Elles sont profondes par leur inventivité et joyeuses par nature. Elles ne choquent jamais puisqu’elles sont absolument vraies.
Elles sont aussi justes, parce que le regard qui les a conçue est celui d’un personnage sainement curieux du monde qu’il habite. C’est peut-être ce qui est admirable est détestable chez Yannis, c’est qu’il ne juge jamais.

L’exception, -il y en a une, mais elle souligne plus encore le principe général- c’est ce bateau blanc, simple, presque grossier avec quelques lignes noires. Il serait sans importance ni véritable sens s’il n’était pas peint sur un morceau de hêtre de quinze bons centimètres d’épaisseur scié à même l’atelier du peintre. « Le meuble était trop grand » nous dit-il, et l’image peinte ressemble à une écaille sur une pierre lourde, directement arrachée de terre. En fait, elle fait terriblement penser au portrait d’un défunt sur un cercueil du Fayoum.
C’est la seule représentation de la mort que je connaisse dans l’oeuvre de Yannis.

© MT