Entretien avec Leopoldine Lalu septembre 2003


 Entretien Yannis M.
1h30 d’entretien enregistré

Éléments biographiques
Yannis M. est marié et père d’une petite fille. Grec, il est installé en France depuis de très nombreuses années. Il me reçoit dans son atelier, installé à quelques rues de son domicile parisien.

L’entretien
[Je lance l’enregistrement.]
- Là, c’est parti pour l’éternité.
- rires Enfin une éternité qui va durer le temps de la cassette.
- Vous faites des études de psychologie, c’est cela ?
- Oui, mais là franchement ma recherche ne va pas porter sur votre personnalité mais sur votre travail de peintre.
- Mais ça ne me gêne pas du tout, je m’en fiche complètement. On est périssable de toute façon.
- Comme nous ne nous connaissons pas du tout, c’est Bert qui a fait l’intermédiaire, est-ce que vous voulez bien commencer par me donner des renseignements biographiques, sur vous, votre parcours etc. ?
- Je suis né en Crète en 1955 et puis en 1976, je suis parti en Angleterre où j’ai fait des études d’ingénieur chimiste et puis je suis rentré en Grèce en 1979 et puis j’ai fait mon service militaire et après j’ai travaillé.
- Comme quoi ?
- Comme ingénieur dans une compagnie maritime. Après, en 1985, je suis venu en France et je suis entré dans une académie de peinture, l’Académie dirigée par un professeur des Beaux-Arts, Jean Bertholle.
- Bertholle ?
- Vous ne connaissez pas ?
- Non, mais je ne suis pas spécialiste.
- C’est un peintre de la peinture parisienne traditionnelle. C’est un élève de Bissière, c’est important pour plus tard je pense, pour le regard, la façon de regarder les choses, de peindre.
- Parce que vous avez eu l’impression qu’il a eu une empreinte forte sur vous ? que vous avez été formé à son Académie ?
- Ce n’est pas qu’on a été formé. C’est que c’est le seul, non pas le seul, parce qu’en Grèce, j’étais allé dans un atelier de peinture byzantine dans les années 70, c’était des peintres d’icônes, c’est un travail très technique.
- Oui, c’est un travail très minutieux, très particulier.
- Très technique, très codé, assez coincé. Et là, c’était une grande ouverture sur la peinture, c’est ce que moi, j’ai senti et c’est pour cela que je suis resté un bon moment.
- Combien de temps ?
- Je suis resté dans son Académie pendant 2 ou 3 ans, c’est pas beaucoup mais ce qui s’est passé là, c’est qu’on était une cinquantaine et on subissait les corrections du maître et c’était très bien de le voir regarder nos peintures. C’était cela l’enseignement. Il n’y avait pas du tout d’enseignement technique ni…
- Ou académique ? c’était un atelier où chacun peignait et lui passait, donnait son avis…
- Non, lui il avait un assistant qui était là pendant…. Il y avait un nu qui posait, il y avait des gens qui y allaient, ce n’était pas obligatoire. Moi, j’allais très très peu parce que cela ne m’intéressait pas et il y avait des corrections tous les jeudis, où il y avait M.Bertholle, son assistant, les élèves et chacun pouvait montrer tout ce qu’il voulait.
- Lui, c’était un grand admirateur de Degas surtout et de toute la peinture de l’Ecole de Paris. Il avait un regard assez juste sur la peinture, cela me convenait. Et puis ce monsieur, il est devenu ami en plus.
- Il est devenu ?
- Ami, oui, je suis devenu très ami à lui.
- Très lié à lui ?
- Oui, très lié à lui.
- Et il est mort ?
- Il est mort il y a une dizaine d’années et l’Académie n’existe plus. Après, donc, c’est cela l’itinéraire.
- Après avoir quitté son Académie, vous vous êtes mis à peindre pour vous, vous avez continué ?
- Non, mais je peignais même… en Grèce, même en Angleterre, je peignais, je peignais toujours.
- Donc, en fait, vous peignez depuis quel âge ?
- Depuis que j’étais enfant, je peignais. J’aime beaucoup peindre.
- Vous n’avez jamais cessé ?
- Oui…je n’ai jamais cessé et puis je voulais vraiment faire des études de peinture et dans ma famille, ils ne voulaient pas cela. Peut-être parce qu’on meurt pauvre par la peinture, comme tout le monde sait. Donc, c’est ça. Après je suis venu en France parce que j’étais amoureux d’une fille, c’est la raison principale pour laquelle je suis venu en France. C’est comme cela que j’ai rompu un peu avec la Grèce, avec le boulot de Grèce. Au début, je travaillais comme ingénieur chimiste aussi. Je faisais des prélèvements de, pendant la cargaison des bateaux céréaliers et je faisais des analyses de protéines et tout cela. Petit à petit, j’ai complètement arrêté parce que là, c’est un boulot où soit on travaille à plein temps soit on ne travaille pas du tout. Petit à petit, les gens vous lâchent parce qu’on ne peut pas le faire à mi-temps. Depuis, je fais la peinture mais je ne vis pas de la peinture rires parce que la vie est beaucoup trop chère et la peinture ne rapporte pas grand-chose.
- C’est quand même ce que vous faites, vous n’avez pas d’autre activité ?
- Non, je n’ai pas d’autre activité à côté, je n’ai pas d’autre activité. J’ai quelques sous mais pas grand-chose tout juste pour vivre comme je vis c’est-à-dire je touche quelques loyers de trucs que j’ai en Crète mais c’est vraiment à la limite tout le temps pour arriver à exister à Paris. Je n’ai pas de sous. Mais je ne compte pas du tout sur la peinture pour gagner des sous.
- J’ai compris. Ce n’est pas pour gagner de l’argent que vous peigniez.
- Oui, j’aimerai bien gagner de l’argent ! C’est impossible parce que la peinture n’intéresse plus personne, c’est cela la réalité et puis tout ce côté mercantile de la peinture, qui est dégueulasse aujourd’hui, ne me concerne pas. Bien que j’aie fait une expo là et j’ai vendu énormément de peintures rires ?
- Vous avez vendu énormément ?
- Oui, j’ai vendu 36 toiles au mois de décembre.
- Ce qui est beaucoup.
- Beaucoup. Incroyable vu le marché, le temps qui court et tout ça. Mais même avec cela, on arrive pas à vivre, c’est vrai. Ça part très vite et je ne vends pas à des prix très élevés. En tout j’ai gagné 26 000 euros, pour tout dire, bref. Mais ça part très très vite. Ça paraît beaucoup dans une année mais dans les deux mois inaudible rires.
- Même si vous n’allez pas faire fortune avec la peinture, vous continuez de peindre et c’est votre seule activité parce que j’imagine que c’est à la fois un plaisir et une nécessité, un besoin ? comment vous le définiriez ?
- Je ne crois pas que ce soit une nécessité.
- C’est quoi pour vous ?
- J’aime beaucoup la peinture, j’aime beaucoup la peinture des grands peintres surtout, je pense que c’est un grand plaisir de regarder de la bonne peinture, je ne parle pas de ma peinture toujours, je parle… et puis cela demande beaucoup d’effort la peinture. Je ne pense pas que ce soit un plaisir vraiment de peindre. Je ne pense pas du tout. C’est une relation qu’on ne maîtrise pas je pense, avec la peinture. Il y a des belles choses qui passent sur la toile, qui vous échappent et puis à la fin… bref, on n’est jamais euh…. Non, sinon, je m’ennuie si je fais autre chose, c’est ça surtout. Je peux le dire comme cela. Ingénieur chimiste, je trouve que c’est…tout le monde peut faire ça, c’est une formation, c’est une certaine comment dire discipline que moi, je n’arrive pas à avoir. J’avais travaillé comme ingénieur chimiste dans une minoterie et il fallait faire des prélèvements tout le temps, tout le temps, tout le temps des mêmes choses et les analyser et les résultats étaient à peu près pareils alors je n’avais pas moi la patience pour quelques chiffres euh comment dire
- Quelques chiffres d’écart ?
- D’écart, de faire tout cela. Et à la fin, je n’analysais même pas les choses et je donnais au pif des résultats et on m’a viré parce que c’était…rires. J’avais démoli tout un silo à grains qui était bourré d’humidité 6 mois après rires. Parce que moi, je ne comprenais pas très bien l’importance de ces choses. C’est pour cela que dans la peinture, ça convient à notre irresponsabilité, donc ça va très bien je pense.
- Ça ? je n’ai pas bien entendu.
- Ça convient, avec la peinture c’est notre irresponsabilité, c’est cela que je dis. Je ne sais pas, c’est pas sérieux mais c’est comme ça.
- Ce qui était très intéressant quand vous racontiez, vous disiez bien en tant qu’ingénieur chimiste ces prélèvements toujours les mêmes qu’on fait, et puis ces chiffres qui varient très peu. Moi, c’est une question que j’avais envie de vous poser dans la peinture – je ne connais pas du tout votre travail encore – est-ce que vous n’avez pas l’impression que même dans le travail du peintre, quand il peint une série de toiles, des toiles proches dans le temps ou même éloignées dans le temps mais proches dans ses préoccupations de peintre, il y a aussi un peu ce travail ? on fait un peu toujours la même toile, légèrement différente ? Je ne sais pas si cela est vrai dans votre cas ?
- Oui, oui. C’est vrai qu’on est malheureux, déjà c’est très difficile de, de…décider que c’est la toile qu’on va peindre pour sortir de la série déjà c’est très difficile.
- De sortir d’une série ? de finir une série ?
- Non, pas de sortir d’une série ! Mais d’accepter de peindre… d’avoir le même sujet tout le temps, cette monomanie.
- Et cela c’est vrai pour vous par exemple ?
- Ah oui, moi je regrette chaque fois de…Quand j’ai un thème, cela me gêne énormément d’être coincé dedans et puis quand je n’ai pas de thème, je suis malheureux parce que je n’ai pas de thème. Donc, on est toujours malheureux de toute façon rires. Oui, c’est cela que je pense qui est la réalité. Mais dans un thème, ce qu’il faut essayer c’est de faire oublier le thème et c’est cela la difficulté, c’est là où on est pas disponible. Parce que je pense que la peinture, même s’il y a une série, il doit y avoir des surprises dans chaque peinture, et la série doit passer dans un deuxième plan plutôt et les révélations doivent être là. Malheureusement, on s’ennuie dans les séries et c’est monotone parce qu’il n’y a pas grand-chose comme surprise. C’est cela le problème.
- Quand vous dites, on s’ennuie dans une série, c’est monotone, il n’y a pas de surprises, vous voulez dire, on s’ennuie comme peintre ou comme spectateur de la série ? silence Vous vous ennuyez parfois à peindre ?
- Si, si, je trouve que c’est épuisant, que c’est chiant. Oui, on s’ennuie comme… en tant que peintre, en tant que spectateur, oui on s’ennuie. On s’ennuie parce que…ce n’est pas la même chose peintre et spectateur, on a du mal à être spectateur de propre peinture, on a toute la volonté de peindre et on n’arrive pas à voir ce que l’on peint et comme spectateur, le résultat est là tout le temps, il n’y a pas de surprise.
- Mais moi, en tant que spectateur, je ne suis pas sûre qu’on s’ennuie forcément avec une série. Il y a quelque chose d’extrêmement agréable pour un spectateur, enfin pour quelqu’un qui regarde une série de peintures, un regardeur, à voir comment une toile, même si ce sont des variations très ténues, comment cela change de toile en toile. Il y a même – je parle pour moi là peut-être – un certain plaisir à regarder une série de toiles et ces variations infimes. Quand on regarde attentivement, on a l’impression de s’approcher de plus en plus de ce que le peintre a voulu dire, enfin dire…
- Moi, je ne crois pas du tout que cela peut exister, je ne crois pas du tout à cela, que le peintre veuille dire quelque chose.
- Non, je ne suis pas sûre qu’il veuille dire, mon terme était mal choisi. Mais en tout cas, de ce qu’il avait envie de peindre à ce moment-là.
- Moi, mon désir, c’est de ne pas avoir d’envie et d’être surpris par les choses qui sortent comme si c’était un autre dans moi qui peignait à ma place. Et me surprendre, ne pas me dire qu’est-ce que je suis capable de faire mais qu’est-ce que je me sens bien dans cet espace que la peinture me propose ? Je sais que ce n’est pas la couleur, ce n’est pas la forme, c’est un tout, c’est très abstrait comme…cela dure un certain temps, je pense que c’est cela qu’on cherche, c’est cette émotion-là qui ne vient pas avec la volonté qu’on a de peindre.
- Je comprends bien . Quand je disais « dire », je ne sous-entendais pas du tout une démarche raisonnée de la part du peintre qui s’interrogerait, qui essayerait de faire passer un message…mais d’une certaine façon, même si vous en tant qu’artiste, vous êtes surpris par ce qui arrive sur la toile
- Moi, je n’aime pas déjà le nom « artiste ». je trouve que c’est mieux de nous traiter de paresseux, d’égoïste, et de gens qui, qui sont complètement en dehors de toute réalité. Mais pas « artiste », je ne sais pas, cela me gêne énormément. Il y a une hiérarchie, un artiste soit il est déchet total soit il est au sommet et il n’y a pas d’intermédiaire, c’est ça la réalité. Je trouve que c’est complètement fabriqué. Je pense qu’on est des gens un peu plus problématiques que les autres. On est des gamins qui ne veulent pas être responsables, c’est cela que je pense, vraiment, c’est ça que je sens. Oui, oui. Mais la difficulté dans la peinture… là où on est artiste, on arrive à nous émouvoir et à nous surprendre pas quand il y a toute cette volonté de peindre, de remplir, d’exposer.
- Cela, j’en suis tout à fait d’accord avec vous. Je pense qu’effectivement il y a quelque chose de l’ordre de la surprise, de l’étonnement, de l’émotion, qui passe dans une toile ou pas. À la fois pour vous visiblement, la surprise qu’il peut y avoir à avoir peint cela précisément et pour la personne qui ensuite regarde.
- Et puis c’est… moi, j’admire des grands peintres, j’admire Morandi, vous connaissez ?
- Oui.
- La suffisance qu’il avait de rester chez lui et de peindre ces trois bricoles et il y avait tout un monde là. Moi, je n’arrive pas à le faire avec mon bordel comme j’appelle. Je serais heureux de retrouver un monde moi aussi. C’est ça, c’est tout.
- J’ai vu l’exposition qui avait eu lieu au Musée d’art moderne de Morandi, je l’avais beaucoup aimée et comme vous dites, il y a tout un monde qui passe alors que ce qu’il peint est quand même extrêmement simple et répétitif, on peut le dire. Enfin, répétitif dans les sujets, il y a une grande homogénéité de son travail, dans cette exposition, cela se voyait bien. Et en même temps, avec un sujet qui est d’une grande simplicité, il y a tout un monde qui arrive à passer là-dedans, c’est vrai que là, on pourrait parler presque de monomanie. Il y a des périodes différentes mais/
- C’est sûr que c’est un monomaniaque mais en même temps, il a l’envie de faire autre chose que cela et ça par exemple… J’ai ici une peinture [Yannis M. cherche dans son atelier], il y avait un Morandi qui est très surprenant, c’est étrange parce que c’est juste derrière là, et ça vaut le coup de…voir parce qu’on voit le…c’est assez étrange quand même [Yannis M. me montre la reproduction] pour un obsédé de la forme, de la précision et même la couleur, la façon qu’il a… c’est des coups de pinceaux mais dans tous les sens et…
- Oui, ça donne une impression plus touffue que ses toiles habituelles.
- Oui, oui, c’est comme s’il se fouette lui-même, c’est ça que je trouve là-dedans rires.
- Et ça date de quand ?
- C’est quand il sortait à la campagne.
- 1900.
- Et puis je l’imagine très malheureux devant cela lui, à dire « merde, quelle croûte ! ». C’est un truc que j’adore moi parce que c’est vrai, ce n’est pas dans sa, il n’y a pas la paix qu’il y a dans sa peinture, non ?
- Oui, l’apaisement, oui, le côté extrêmement paisible qu’il y a dans les natures mortes par exemple.
- Bref, voilà. Oui. Qu’est-ce que je peux dire d’autre, je ne sais pas, j’ai tout dit rires.
- Non ! pas tout à fait rires. Peut-être que moi, je peux vous poser une ou deux questions ?
- Oui.
- Est-ce que vous vous avez fait des séries ? Est-ce que vous avez des thèmes dans votre peinture qui reviennent ?
- Oui, je vais vous montrer le Press Book.
- Je veux bien, oui.

[Yannis M. sort le Press Book et me le montre. Nous le commentons.]

- C’étaient les choses que j’avais exposées à l’expo de novembre. Là, c’est ma tronche [en désignant une photographie de lui].
- Là, vous versez un peu dans l’aspect artiste torturé quand même. rires.
- rires oui, non, je ne sais pas. Il y avait une autre qui fait penser comme si j’étais pour un casting de film d’Almodovar, que je voulais pas qu’il mette. C’était le grand désaccord pour le catalogue aussi parce que lui pensait….Bon, ça c’est une croûte [en désignant une photographie] que j’ai mais ce n’est pas bon, il vaut mieux ne pas montrer.
- Mais que vous aimez quand même ?
- Pas du tout, tout ça c’est du passé, c’est du sous Marquet, sous Machin.
- Marquet ?
- Albert Marquet, vous voyez qui c’est? C’est un grand ami de Matisse. Tous sont des élèves de Gustave Moreau. C’est le maître qui a sorti les plus grands peintres, non ?
- Je ne sais pas, je vous écoute avec intérêt. Qui est-ce qui est passé par son atelier ?
- Il y avait Matisse, il y avait Marquet et comment il s’appelle, il y avait Odon Fritz, il y avait Suzanne Valloton, je pense, il y avait Dufy. C’est pas mal déjà ? rires.
- Oui. rires. Tout cela, ce sont des paysages urbains ? [Je feuillette le Press Book].
- Oui, oui. Ça c’est la vue de là où j’habite. Donc, c’était cela le thème, c’était la ville.
- Et pourquoi, cela vous est venu, la ville comme cela ?
- Parce qu’il y a une fenêtre de là où j’habite, près de la Folie Méricourt. C’est la fenêtre de la salle de bains qui est avec du verre cathédrale et on ne voit rien, il faut ouvrir la fenêtre pour regarder et j’ai fait plein de photos de cette rue. J’ai peint d’après photo pendant 2 ans. Oui, c’est une peinture à thème vraiment. J’avais montré cela à l’assistant de Bertholle qui était venu voir. Il m’avait dit que c’était vraiment… la rue, cette diagonale était beaucoup trop présente et cela empêchait…ça s’imposait tout de suite, donc ce n’était pas un sujet très pour se laisser surprendre par la peinture. C’est-à-dire que les repères que la peinture voulait offrir, ouvrir étaient tout de suite fermés à cause de cette diagonale qui me rappelait que c’est la rue, ça ne me laissait pas aller là où il fallait vraiment rires.
- Lui vous disait que partir de là ne vous permettrait pas de vous laisser surprendre par quelque chose ? C’était peut-être quelque chose de trop présent, de trop cadré ?
- C’est ça.
- C’est intéressant.
- C’est quelqu’un qui a un regard très très juste. C’est quelqu’un qui s’appelle André Bouzereau et c’est lui qu’il faut aller voir, vraiment. C’est un grand bonhomme lui, il n’expose pas, parce que personne ne veut de lui mais c’est un très très bon peintre.
- Là, vous êtes passé à 2 rues ?
- rires. Ah, oui, après c’est ça parce que j’habite à l’angle au fond ! et on voit…après, c’est toute une série…
- Vous l’avez peinte beaucoup de fois cette vue-là, sous des angles différents ?
- Oui, j’avais fait une vingtaine de peintures, peut-être plus. Je peux vous monter une pièce. Une que je ne voulais pas, heureusement que je l’ai gardé parce que comme cela, il me reste au moins une toile de cette époque.
- C’était quand ?
- J’ai peint cela il y a 2 ans. [En sortant la toile] Elle est devenue très terne à cause de…, il faut laisser la lumière pour que les blancs réapparaissent. Elle n’est pas, elle n’est pas, en forme. Elle est très grise. Sinon, elle a des blancs très saturés mais il faut laisser la lumière. Je l’ai retournée depuis 6 mois en fait. C’est l’huile de lin qui jaunit et c’est pour cela que les gris sont dégueulasses. On la voit mieux ici à la photo et d’ici 6 mois, elle sera présentable.

[Nous cherchons la reproduction de la toile dans le Press Book].
- Oui, c’est celle-là. La lumière, les gris sont meilleurs, ils sont moins bouchés. Bref, l’idée, c’est cela, dans cette peinture.
- Est-ce que votre regard a changé sur la réalité, sur cette rue ? c’est-à-dire quand vous en étiez à la 20ème toile, où vous en étiez, vous, de votre rapport à ce sujet ?
- Moi, je trouvais que grâce à ma peinture, je regardais de mieux en mieux ce paysage en vrai c’est-à-dire il existe, ce n’est plus un paysage qu’on a l’habitude comme ça, sans le regarder. Ça commençait à…mais j’ai fait des milliers de photos de cela, presque tous les deux jours, je prends une photo. J’ai un ordinateur et j’ai énormément de photos de cette rue. C’est assez étonnant. Je la connais bien ma rue, c’est ce que je peux dire rires.
- À part le fait que c’était la vue depuis votre salle de bains, qu’il fallait ouvrir cette fenêtre pour la voir, quand même pour retenir votre attention pendant 2 ans et faire autant de toiles qu’est-ce qui vous intéressait de travailler ?
- Je ne sais pas, c’était l’idée de…j’avais fait une grande que le galeriste a. Elle est assez bien, je suis assez content de la grande parce que je trouve, elle fait 1m20 par 1m20, pour moi, c’est immense parce que je suis assez paresseux. Je trouve qu’elle a une suffisance cette toile, c’est prétentieux de la dire mais oui, je trouve qu’elle a toute la grandeur que cette rue dégage vraiment parce qu’elle a ce côté très plat, très…les ombres qui donnent ces trottoirs. Enfin, elle est très mauvaise cette reproduction, en vrai, elle est bien. Ah oui, ça c’est ça. Elle va devenir comme ça, on voit mieux le rose, mais il faut attendre, elle demande du soleil.
- Elle a besoin de lumière.
- Oui. [En continuant de feuilleter le Press Book]. C’est celle-là la grande toile. Moi, j’ai une idée, c’est comme si je bouffais de la façade quand je vois cela. Un peintre que j’aime beaucoup qui m’a donné envie de peindre cela, c’est un Suisse qui s’appelle Varlin. Cela vous dit quelque chose ?
- Non, mais moi je ne suis pas grande spécialiste, c’est normal que cela ne me dise rien.
- C’est ça, c’est le peintre qui m’amène dans des sujets je pense. Les bateaux, c’est en partie De Staël et, vous connaissez De Staël ?
- Oui, il a eu cette très belle exposition à Beaubourg récemment.
- Il paraît, on m’a invité un soir dans une mondanité avec le fils de De Staël et il m’a dit qu’il a beaucoup de mal avec les conservateurs qui ne voulaient pas du tout mettre les peintures de la fin. Parce qu’ils considéraient que c’était une trahison à l’abstraction. Personne ne veut de ces peintures. Tous les conservateurs détestent la dernière période de de Staël et moi je pense que c’est la période où il existe vraiment, Les mouettes, Le saladier, Le fort d’Antibes, Le concert…
- Oui, c’était les dernières salles de l’exposition.
- Oui, mais il y a beaucoup plus de toiles, ils auraient pu en mettre un peu plus de cette bonne peinture.
- Oui, je me souviens bien, oui des dernières salles parce que ça tranche…Le Concert notamment.
- Le Concert, c’est une chose sublime. Moi, je trouve que c’est une des choses les plus belles jamais peintes.
- Moi, avant cette exposition, je ne connaissais pas du tout cette dernière période.
- Ah oui ?
- Non, je ne connaissais que les joueurs de football, les paysages marins de la première période…
- Oui, oui…
- Donc, là, on arrive aux bateaux, c’est ça ? [en désignant une toile au mur de l’atelier].
- Ça, c’est un vieux bateau que j’ai fait il y a des années, mais c’est vrai que je dois à De Staël beaucoup de ces formes. Ça c’est une toile assez ancienne, oui, c’est le phare de ma ville natale. [Nous continuons de feuilleter son Press Book]. Ça c’est…Ça c’est une petite photo de la ville et j’avais peint sur le cadre et ça c’est une croûte que j’ai démolie.
- Et là on arrive…
- Non, ça c’est vieux, c’est très vieux. C’est les années 90. Ça ce bateau, ça aussi c’est vieux. Mais je l’avais mis à l’expo celui-là, ça vidait l’atelier. Celui-là, il est bien, mais il est mal photographié. C’est une très grande toile aussi. Ils l’ont vendu. Tout ça c’est, c’est vrai, c’est grâce à De Staël que j’ai peint ces tableaux, je pense.
- Il y a des toiles que vous aimez particulièrement bien ?
- La toile que j’aimais beaucoup, c’étaient celles-là, je ne sais pas pour quelle raison, c’était…je trouvais qu’elle ne criait pas trop fort comme les autres. Je trouvais qu’elle avait un côté sinistre, oui, oui. Oui, je pensais que, c’est fou d’en arriver à ça rires, à dire que les gens ne méritaient pas cette toile, c’est pour cela qu’il ne faut pas les exposer. rires Je suis mégalo complètement ! rires.
- Elles sont trop bien ?
- Non, ce n’est pas, elles ne sont pas du tout bien, mais les gens regardent des choses qui ne sont pas du tout proposées dedans, ils n’arrivent pas à entrer dans la chose, c’est ça. Les gens tout de suite regardent le problème de perspective, le manque de couleur, c’est…
- Vous voulez dire qu’ils ont un regard technique sur la toile alors que là il faudrait peut-être se laisser envahir par une émotion ?
- Je ne pense pas que c’est vraiment technique. Je pense que c’est…Si c’était une toile peinte par un grand peintre, il la regarderait autrement. Il y a un manque de respect pour ce que l’on fait. Chaque fois que j’expose, tout le monde me crie « arrête avec tes De Staël, tes Marquet, tes ! » C’est rigolo, parce que cette fois il y a eu un type qui m’avait insulté, qui m’avait traité de Marquet, qui m’a acheté une petite toile.
- Il vous avez traité de ?
- De Marquet ! Albert Marquet.
- La dernière fois qu’on m’a invité avec le fils de De Staël, j’ai dit à la bonne femme, la prochaine fois tu m’inviteras avec le fils de Marquet ! comme cela, il n’y aura pas de jaloux ! rires Il n’a pas eu de fils Marquet. Donc, oui, je souffre de mes références. Tant pis. Je les remercie mes références parce que grâce à elles, je fais de la peinture, sinon…
- Et vous vous souvenez quand vous avez commencé à peindre ? Qu’est-ce qui vous a donné envie ? Enfin, d’abord au début, on dessine, on peint parce qu’on est enfant.
- On peint parce qu’on nous donne des couleurs, quand même, non ?
- Oui, quand on est enfant, on fait tous comme cela. Sauf que certains arrêtent et d’autres continuent. Donc, au moment où vous avez continué, vous savez ce qui vous a donné envie de continuer ?
- Moi, c’est en Angleterre, la Tate Gallery qui m’a donné envie de peindre, je pense.
- C’est la rencontre avec d’autres peintres ?
- Oui, c’est ça. Cela en Grèce, ça n’existe pas.
- Il n’y a pas de musées d’art contemporain ?
- Il y a des musées, mais c’est médiocre. Ce n’est pas de la sensibilité, c’est du fric vraiment, c’est des grands moyens. Les Grecs sont tous des nouveaux riches de toute façon rires. Je les attends rires. C’est vrai, c’est la seule chose à faire avec eux, leur vendre cher de la peinture.
- Et par contre, avec les Anglais et la Tate Gallery, vous aviez rencontré quoi, des peintres qui ?
- J’ai trouvé que c’était énorme de montrer des peintres comme Ian Nicholson. Vous connaissez, non ? Non. J’ai quelque chose de lui. [Yannis M. se met en quête de chercher dans son atelier]. Ça c’est de Nicholson, mais ce n’est pas représentatif du tout. J’ai un gros livre, mais il est à la maison. J’aime beaucoup tous ces gens, ça c’est sophistiqué mais il a une grande simplicité de peintre naïf parfois, c’est ça que j’aime beaucoup. C’est ça que j’aime beaucoup chez De Staël, c’est comme s’il donnait un coup de pied à toute cette volonté d’abstraction bidon, complètement. De résumer vraiment, d’arriver à représenter des choses très simples et émouvoir avec ça, ça je trouve…Son fils me disait que très souvent, on l’appelle pour lui montrer des toiles et lui demander si ce sont des vraies ou des fausses et lui, son seul critère c’est si la peinture est simple, c’est une vraie. Si elle est simple, si le propos est simple. Tout le monde peut faire des coups de raclette avec des couleurs et des compositions sophistiquées. Il m’a dit qu’un faux De Staël footballeur et un vrai De Staël footballeur, c’est le jour et la nuit. Le faux, il est magnifique, mais il est trop compliqué rires.
- Il est trop précis, trop pensé ?
- Il y a trop de choses, c’est ça. Et le vrai, ça se voit tout de suite, c’est la rapidité de l’exécution, enfin je ne sais pas quoi. Lui, c’est son critère, la simplicité.
- C’est intéressant par rapport à ce que vous m’avez montré de vos toiles, c’est un peu la même chose. Vos toiles, on ne peut pas dire qu’elles ont des sujets extrêmement sophistiqués. Vous n’êtes pas pour des compositions…, la question n’est pas de faire une toile sophistiquée, extrêmement bien composée. Ce que moi j’en perçois c’est plus une recherche/
- Moi, il faut dire que je n’aime pas les peintures très composées. J’ai du mal avec la Renaissance.
- Oui, quelque chose de trop léché.
- Véronèse, il a dû se faire chier pour faire Les Noces de Cana, non ? on sent trop la volonté, l’équipe, l’effort, non, non ? Et, on voit une belle ligne avec trois têtes et tout ce qui se passe entre ces trois personnes et c’est…
- C’est-à-dire que c’est un très bel ouvrage mais peut-être qu’on perd beaucoup en émotion et dans le propos du peintre, on ne sait plus trop…
- En plus il a été restauré. Il paraît qu’ils ont tué complètement la peinture. Parce que je pense que tous ces grands-là, ils prenaient leur temps pour peindre avec leurs élèves, leurs aides, leurs assistants et tout mais la touche finale se faisait d’un coup pour arriver à donner vraiment le coup de… oui, la respiration à la peinture. C’est le handicap que nous avons nous les gens ordinaires si je peux dire. On ne peut pas, une touche finale, on ne peut pas faire, on doit cracher d’un coup la toile, on ne peut pas la reprendre. C’est général cela, je ne connais personne capable de peindre en plusieurs étapes une peinture sans qu’on sente qu’elle est peinte en plusieurs étapes.
- Je comprends ce que vous voulez dire.
- Les restaurateurs viennent de tuer cela, je pense, c’est ce qu’on dit. Je vous débarrasse de mon livre ?
- Non, je vais continuer à regarder. Ça je vous le rends.
- [Yannis M. me monte la photographie d’une toile]. Il est là ce bateau. Donc, ce n’est pas, la peinture est plus lumineuse que la photo. [Yannis M. manipule les toiles de son atelier]. Et vous, vous peigniez ?
- Non, pas du tout. Enfin, j’ai peint un tout petit peu à l’adolescence. J’ai pris des cours un an, enfin c’était une peintre qui avait un atelier et on venait peindre, on peignait avec elle. Non, je pense que j’ai plus de talent à la regarder qu’à la faire rires.
- Moi, j’aime beaucoup la regarder et c’est cela qui m’a poussé à m’engager vraiment dans la peinture.
- Oui, c’est la fréquentation des peintres. Regarder leurs toiles.
- C’est vrai que c’est magique, une peinture sublime. C’est ça qui me donne envie de peindre, je pense. Le problème, c’est qu’on a de moins en moins cette…, moi, personnellement, je suis devenu presque indifférent, je trouve de moins en moins la possibilité de prendre du plaisir comme ça.
- À peindre ou à regarder ?
- À regarder.
- Et vous croyez que cela a à voir avec votre activité de peintre ?
- Oui, c’est sûr.
- Que le fait d’être peintre vous-même a un peu émoussé votre capacité à regarder ?
- Oui, moi j’ai du mal comme si j’avais peur de tomber amoureux d’un nouveau peintre et cela me bousille mon… approche de ma propre peinture. En même temps, c’est très stimulant d’avoir quelqu’un qui pousse la main.
- Oui et en même temps, il y a la crainte que cela épuise sa propre inspiration.
- C’est cela. Ce trouble…C’est vrai que j’ai passé par beaucoup de peintres que j’ai aimés énormément. Morandi, De Staël, Marquet, Torres-Gracia, ces quatre-là, même que j’avais caché les livres, ça me gênait de les ouvrir, c’était frustrant. Je peignais, je courrais regarder les livres, comme si je regardais des catalogues de la Camif rires où acheter des ombres, c’est vrai c’était cela le rapport avec la peinture ! Peut-être que c’est cela qui m’a sorti de la peinture aussi.
- C’est vrai ?
- Oui. C’est comme ça, c’est très bien.
- Mais ces références-là, ces quatre peintres, vous vous en êtes détaché un peu maintenant ?
- Je pense que je ne suis pas détaché de De Staël, j’ai beaucoup de mal parce qu’il est mort très jeune, c’est le problème, et il n’a pas pu…il a laissé une très grande ouverture. C’est triste parce qu’il n’y a que 2 ans de bonne peinture chez lui je trouve. Il le dit lui-même, au début c’était sous les ordres presque du peintre Dommelat, c’est un peintre de la galerie Jean Bichet. C’était un grand matièriste, un peintre très connu pendant la guerre. Et puis, petit à petit, il a commencé à sortir de l’abstraction et il donne des signes de…, oui, de propos très simples. Mais, on commence à reconnaître seulement avec, parce que le geste compte beaucoup je pense. À la fin, il abandonne complètement la spatule. Donc, il peint avec la main, avec des chiffons et avec des pinceaux. C’est vrai que, dans les vingt ans de peinture qu’on connaît de lui, il n’y a que deux ans de sa propre peinture seulement.
- Comme vous dites, il est mort jeune et probablement dans la peinture, l’apprentissage est long et arriver à avoir sa propre peinture, ça prend aussi/
- Il ouvre une voie et même la peinture…moi, c’est comme ça que je vois. Le Grand Concert c’est une peinture, moi je trouve qu’elle a plusieurs propositions, plusieurs façons d’être… elle n’est pas vraiment peinte…il n’y a pas d’unité. Il y a ce rouge qui est mis, je pense comme un affichiste, il a décidé de mettre un très beau rouge pour le concert là, plof, plof, plof et après il y a en bas toutes les partitions de musiciens qui sont des blancs, des gris, des choses magnifiques mais c’est beaucoup plus… C’est improvisé tout le temps mais son rouge presque c’est un concept, il faut faire du rouge et il y a ce dialogue entre le rouge et la partie basse de la toile qui ne passe pas du tout je pense. Si je la compare avec d’autres peintures, le thème des inaudible de la fin.
- Oui, je vous écoute mais je ne vois plus à quelles toiles cela correspond.
- Ce sont des peintures verticales qui sont très très sophistiquées avec beaucoup de bleu, beaucoup de vert, beaucoup de tout mais petit à petit il arrive à orienter tout ce bordel vers un point où on commence à sentir des choses, où la toile commence à exister dans sa totalité. Je ne trouve pas ce sentiment d’une toile trouvée avec Le Concert. On dit que c’est sa dernière toile…
- Vous voulez dire que c’est une toile qui ouvre plein de pistes, plein de possibilités mais qui n’est pas/
- Et qui est une impasse terrible en même temps.
- Une impasse ?
- Une impasse, oui. Je pense le bonheur de peindre cela et puis, une fois reculé de dire « mais comment reprendre un chantier pareil ». C’est une toile qui fait quoi… 6m par 3m, c’est beaucoup trop grand pour un bonhomme de faire un truc comme cela. Elle est peinte en trois parties au fond.
- C’est ce qui me semblait dans mon souvenir, qu’il y avait 3 parties différentes.
- Oui, parce qu’il y a ce violoncelle qui est peint comme une poire, dans son jus. Il est peint avec des serpillières, je pense. Il y a toute la partie très construite des partitions, c’est du noir et blanc et c’est magnifique ça. Mais tout est magnifique. Il y a ce rouge qui est très très beau. Mais c’est…Il y a ces trois parties qui, je trouve, ont un peu du mal à coexister…
- À se rencontrer ?
- On ne sent pas trop la dimension du rouge, elle domine beaucoup trop dans la toile. Oui, il y a un effet affiche dans cette peinture. Moi, j’aime beaucoup cela mais je trouve que ce n’est pas une toile résolue.
- Une toile résolue ?
- Oui. Et je pense qu’il n’y a pas de bonhomme capable de peindre dans le rythme qu’il voulait peindre, capable de concentrer toute son énergie pour accoucher une toile de cette dimension, ça je ne pense pas…Moi, je vois les toiles d’Anselme Kieffer, l’Allemand, qui font je ne pas combien de m2. Vous les avez vus chez Yvon Lambert ? Et on sent qu’il y a toute une équipe devant, des ouvriers, des machins, on sent que c’est une entreprise, ce n’est plus une peinture. Avant tout, on est séduit par la dimension par l’ouvrage et puis où est la peinture la-dedans ? je me demande moi, vraiment. Il pouvait faire 10 fois plus oui, mais… Pour moi, ça ne tient pas vraiment ce truc-là. De Staël c’était quelqu’un de plus honnête, je pense, enfin.
- C’est vrai que chez de Staël les très grands formats sont rares.
- Au début, il faisait des très grands, mais c’était des chantiers, ces toiles abstraites avec toute la pâte, ça se comprend. Moi, je n’aime pas ces toiles-là. Mais c’est un peu l’époque qui demande ça. C’est…On sent quand une toile vient vraiment de lui. C’est quelque chose de très très dense, je trouve. Je pense aux saladiers, le propos, c’est extraordinaire, peindre un saladier avec quelques feuilles de salade verte et je ne sais pas quoi, 2 cuillères qui sont plongées dedans. C’est énorme comme sujet, non ?
- D’avoir osé ?
- Oui, cette simplicité-là de…
- Cet objet du quotidien.
- Cet objet du quotidien, c’est par accident que quelqu’un peint un truc comme ça. Je ne sais pas dans quel état il faut être pour peindre ça.

[Changement de face de la cassette.]

- … surtout, je n’ai plus cette toile en tête exactement, mais ce qui primait, le sujet représenté était prétexte à manifester, à représenter quelque chose d’autre. C’est un sujet qui est là pour servir de support presque, à une émotion, à une pensée, à un état d’esprit.
- Prétexte, oui, c’est comme un enfant. Je vois ma fille qui fait des merveilles mais il faut l’arrêter parce qu’après, elle bousille tout. Elle commence, et c’est fou parce qu’elle peut commencer un portrait en faisant une coiffure. Elle a 7 ans. Elle fait la coiffure et puis on se dit qu’est-ce que c’est que cette masse noire ? et puis, sans fermer le visage, elle fout 2 yeux, elle fout une bouche et à la fin, c’est un trait de visage et c’est beau comme Matisse. Après, dès qu’elle veut le colorer, ça le bousille, ça devient noir comme du Soulages ! rires. Et moi, je lui dis viens, on va acheter des carambars et c’est comme ça que j’arrive à lui sauver des toiles ! nous, après toute la vie qu’on a vécu, on ne peut plus voir les choses comme cela, avec cette simplicité, c’est ça qui est horrible. Au fond, on cherche l’innocence, je pense avec la peinture. Bon.
- Je ne sais pas, c’est vous qui êtes peintre.
- Je ne sais pas.
- Moi, ce que je pense en tant que personne qui regarde juste la peinture et qui ne la fait pas, c’est que dans la peinture, le sujet représenté n’est jamais qu’un prétexte. Dans le fond il y a très peu d’émotions, d’états d’esprit, je ne sais pas comment il faut appeler ça, que l’on partage tous, qui nous sont communs à tous et que les peintres arrivent à représenter, à manifester ou pas. Quand vous dites, en fait quand on peint, on essaye de retrouver une certaine simplicité, une certaine innocence, moi je crois qu’on essaye de s’approcher au plus près de ces sentiments-là qui sont finalement très simples et qu’on partage tous. Dans la peinture, on peut construire des discours très élaborés, très intelligents, très fins sur des toiles mais dans le fond, ce qui peut passer comme émotion, c’est relativement, à la fois universel et simple. Cela, c’est mon sentiment à moi. silence.
- Oui, je ne sais pas. silence. Oui, moi j’ai beaucoup de mal avec les gens qui regardent ma peinture. Oui, j’ai un grand malaise avec les gens qui m’achètent la peinture. Mais là, je pense que tout le monde a le même problème, non ?
- Oui, je crois que c’est difficile de…
- Pas de se séparer de la peinture mais l’idée qu’il y a ma présence chez les gens, c’est ça, non ?
- Je ne sais pas, en tout cas oui, ce n’est pas simple.
- Quand quelqu’un meurt qui a ma peinture, moi je me sens soulagé, vraiment.
- D’accord.
- C’est horrible, non ?
- Non, c’est humain. Si vous le sentez. Mais pourquoi, vous avez l’impression d’avoir un petit bout de vous-même chez les gens ?
- Pas de moi-même mais je pense qu’inconsciemment, c’est une présence te c’est mieux d’être… oui, c’est cela le côté un peu contradictoire, on fait de la peinture parce qu’on a envie de laisser des traces et dès qu’elles sont là, ça nous gêne parce que…
- C’est problématique
- Oui, parce qu’on prend la tête des gens. rires. [Yannis M. se gratte] Je me gratte tout le temps.
- Vous avez l’impression que dans chacune de vos toiles, une part de vous est engagée très profondément ?
- Je ne sais pas. Je ne sais pas.
- C’est une question ouverte.
- Je ne sais pas, vraiment. Oui. Et vous faites où vos études ?
- À l’université Paris V.
- C’est où ?
- Rue des Saints-Pères, il y a la faculté de médecine et l’Institut de Psychologie est installé dans de nouveaux locaux, à Boulogne-Billancourt.
- Alors cette année, vous allez à Boulogne-Billancourt ?
- Cette année, j’y vais peu parce que je travaille en même temps.
- Qu’est-ce que vous faites comme travail ?
- Cela n’a rien à voir avec mes études, je travaille dans une agence de communication institutionnelle.
- Et c’est quoi ça ?
- C’est un peu comme vous et ingénieur chimiste. C’est un peu tout le temps là, c’est tout le temps différent, ce n’est jamais les mêmes clients et puis en même temps, c’est tout le temps la même chose et puis ça ne m’intéresse que très peu. silence C’est faire de l’édition de plaquettes, organiser des conférences de presse, travailler avec les journalistes aux relations médias, les relations publiques etc. silence. Moi, j’ai l’impression dans mon travail d’un propos très répétitif, alors que je pense que quelqu’un d’autre à ma place pourrait penser tout à fait différemment parce que ce n’est jamais le même client, jamais le même événement, c’est un peu toujours les mêmes journalistes mais bon… et pourtant, j’ai cette impression de répétition stérile, qui ne m’apporte rien. C’est pour ça que cela m’intéressait ce que vous disiez tout à l’heure de la répétition et même de l’idée, et chez vous, c’est vrai pour les rues, de répétition dans la peinture car là, c’est une répétition qui ne m’apparaît pas stérile. Vous voyez la différence entre répéter toujours la même chose et puis répéter, peut-être qu’on ne trouve pas de réponse, mais pour essayer au moins de trouver une réponse. Dans la peinture, j’imagine que même quand on fait 20 fois la même toile, on est engagé dans cette toile-là, ce n’est pas comme les prélèvements ou c’est quelque chose d’extérieur, d’imposé. Là, c’est peut-être une répétition, c’est peut-être une contrainte aussi mais au moins c’est une contrainte intérieure. silence.
- Oui, c’est vrai. Et Bert ?
- Je l’ai rencontré par une amie commune, H. P. et J.
- Ah oui, J. c’est mon sosie. C’est fou parce qu’il est peintre lui aussi !
- Moi, je le connais là plutôt comme travaillant sur ordinateur.
- Il est grand collectionneur d’appareils photos aussi. Comme moi, on a la même chose commune.
- Moi, je connais surtout J. sous l’angle familial, comme le mari d’H. et le père des filles. Je le vois plus souvent à la cuisine…
- Il habite juste à côté ?
- Oui, rue de la Fontaine au Roi.
- Et sa femme est allemande ?
- Non. Elle est française.
- C’est lui qui est allemand.
- Oui, lui est allemand. Est-ce que je peux vous demander de faire un petit exercice pour finir ?
- Oui, oui.
- Voilà, qui est le suivant. [Je sors de mes affaires une feuille de papier blanc]. Moi je vous donne ça, une feuille blanche. Est-ce qu’à partir de ça, vous pouvez me décrire ou imaginer ou me raconter votre prochaine toile ?
- rires. Impossible.
- Impossible ?
- Ce que je peux dire, c’est que je sais les couleurs que j’étale et rien de plus.
- C’est vrai ? c’est quoi les couleurs ?
- Bleu outremer, un peu de bleu… et c’est là la palette, il y a 4 couleurs pas plus. Derrière ! [en me désignant son chevalet derrière moi]. Il y a 2,3 bleus, il y a du blanc, il y a du noir, et puis il y a une terre et puis c’est tout !
- Pourquoi le bleu alors ? Les toiles que vous m’avez montrées elles étaient dans les noirs, blancs et gris et il y avait un peu de couleur, un peu de bleu, un peu de rose, un peu de rouge et là vous êtes parti dans une série de toiles bleues, en ce moment ?
- Oui, je n’ai pas pensé pourquoi du bleu. silence. Et puis c’est du bleu qui pourrait être autre chose ou de la mer, oui.
- Du bleu ou de la mer ?
- Le bleu pour la mer. Pour la couleur de la mer. Oui, je ne sais pas, je ne sais pas. On a une sensation de mer, oui c’est ça ma grande question. Pas vraiment, hein ?
- Pour celle que je vois là, non [en regardant la toile que Yannis tient en mains].
- Là, dans l’autre, dans celle qui est encadrée là, on sent la mer ?
- Oui. Dans celle de gauche oui.
- Donc, c’est ça. Moi, je ferais une toile de cette inaudible, je ferais une sortie de paquebots. Avec une idée de peindre avec les ombres, pas avec les…. C’est-à-dire comme si les choses étaient en mouvement et massives. rires.
- En mouvement et massives ?
- Oui, comme si c’était la seule chose saisissable, si cela pouvait être une ombre pour définir un volume peut-être plus.
- Une ombre pour définir un volume ?
- Oui inaudible. Mais c’est…silence difficile à dire, oui difficile, difficile.
- Oui, je sais que c’est un exercice difficile.
- Oui, donc si j’allais peindre là, pour ne pas vous rendre la vie impossible rires, j’allais mettre une montagne au milieu, cette espèce de masse à gauche, le bateau à droite et puis tout le bleu et puis rien d’autre en essayant de sauver un peu de blanc dans la toile. Oui, je ne vois pas autre chose mais c’est la monomanie de cette époque de peindre des sorties de port.
- En ce moment, c’est les sorties de port, c’est ça ?
- Oui.
- J’ai une question plus personnelle. C’est ce à quoi j’ai pensé quand vous me parliez de ça, parce que tout à l’heure vous me l’avez dit à propos de la toile Le Phare en me disant ça, c’est le phare de mon enfance. Là, les sorties de port, la mer, ça a à voir avec la Grèce ? ce sont des images de la Grèce ?
- Bien sûr. Mais je peux vous montrer la première toile de Grèce, c’est important.
- Vous habitiez dans une ville portuaire ?
- Oui. Avec un port magnifique, oui. Il est toujours là le port.
- C’est quelle ville ?
- La ville de La Canée, vous connaissez ?
- Oui, en Crète. Oui j’y suis allée.
- Le phare, c’est ça. Moi je peins le port de Sousa. Vous êtes arrivé par bateau ou par avion ?
- Je ne me souviens plus, c’était il y a longtemps. Mais c’est une très jolie petite ville, bon très touristique.
- Très jolie, je ne sais pas. Moi, j’aime beaucoup, pas la ville mais le large, les limites de cette ville et puis le phare, cette espèce de digue avec le phare. Et puis j’aime énormément la baie de Sousa, c’est ça que j’aime. C’est la baie où les cargos arrivent. Et toutes ces toiles, je les appelle « L’arrivée de mon oncle » parce que c’est vrai, il fallait toujours se lever à 5h du matin pour aller récupérer quelqu’un qui arrivait en bateau rires.
- Quelqu’un de la famille, ou des amis ?
- De la famille, des amis mais c’est vrai, c’est les gens qui viennent du continent, c’était les gens qui viennent du monde en généal. C’est vrai, j’ai grandi dans une île et on était très isolé. Quand j’étais enfant, on ne voyageait pas. C’était…
- C’était exceptionnel.
[Yannis M. sort une toile représentant le port de La Cannée et me la commente].
- Ça, c’est une toile que j’ai peinte en 88-87.
- Vous étiez en Grèce ?
- Non. C’est ici.
- Ah oui, c’est vrai, vous êtes arrivé en 85.
- C’étaient les ombres qui m’intéressaient mais elle a jauni aussi celle-là sinon elle a de très beaux blancs. Ça doit être très saturé comme blanc ça. Mais là, elle est tournée depuis des années. L’idée c’était la montagne en face et la baie de Sousa et un bateau qui fait une manœuvre. Il faut la laisser à la lumière. C’est une toile que j’ai refusée de vendre et je suis content.
- De l’avoir sauvée ?
- Oui, vraiment. Au fond, elle reste, elle reste ici, oui. inaudible, rires. C’est cela que je peins depuis des années, l’idée de bateaux qui manœuvrent dans cette baie.
- Qui s’en va ou qui arrive ?
- Oui, il y a un mouvement de toute façon, il n’est pas, il manœuvre. Je n’ai jamais pensé s’il rires s’en va ou pas s’il arrive. Il s’en va plutôt, je ne sais pas, il se balade, oui plutôt, il se balade, on peut dire. J’ai du mal à…Là, j’ai voulu par exemple, c’est une espèce de bois, mais ça ne marche pas. Et puis ce côté cochon, c’est affreux, mais c’est pas grave. Oui, j’ai collé ce bout de bois et j’ai peint avec les doigts. Oui, c’est une arrivée celui-là.
- Une arrivée.
- Ce que j’aime beaucoup aussi, c’est cette mouette aussi en relief. C’est affreux, non ? rires.
- Non.
- C’est kitch, c’est dégoûtant. Donc, tout ça c’est des sorties du port. Oui, c’est des sorties du port.
- Des sorties du port.
- Ça je l’ai peint avant [me désignant une autre toile]. C’est le phare de La Canée que vous connaissez, non ?
- Oui.
- Et sinon, avec Bert, vous avez compris des choses ?
- Oui, c’était intéressant.
- Il a un côté très… il a toute une théorie.
- Il ne m’a pas beaucoup parlé de théorie. Enfin, je ne sais pas à quoi vous pensez ?
- J’aime beaucoup certaines, il aime beaucoup la couleur et j’aime la façon qu’il a…
- Il m’a beaucoup parlé de la couleur et du travail autour de la couleur en fait.
- Je trouve ces jaunes extraordinaires. Vraiment, j’aime beaucoup ces peintures. Et puis ce rapport qu’il a avec la peinture, très… Là, je ne peux pas être aussi matiériste que lui, non.
- Matièriste. Autant de matière ?
- C’est qu’il laisse un peu la matière se balader toute seule et ça…
- Oui