En matière d'art aussi...par Chantal de Rudder

En matière d'art aussi, la géographie n'est pas sans importance.

Il peint l'instant mystérieux du devenir, quand tout est déjà là, mais que rien n'est encore défini. de son pinceau polychrome, il s'efforce de caresser l'impalpable, s'entéte à capturer le mouvement Il tente de raconter l'indicible : cet incessant miracle des noces du passé et de l'avenir. Jour après jour, il écrit amoureusement sur sa toile le livre des transformations, la beauté des transfigurations, la richesse inouïe des rencontres, la liberté de la lumière, le hasard et la nécessité des naissances, le temps renouvelé.
L'artiste se délecte à fertiliser les couleurs, à travailler le champ et les chants de tous leurs possibles. Il les confronte aux grains de la matière, pigmentée comme l'épiderme, fluide comme l'eau, accidentée comme un cratère lunaire. Il leur fait affronter le carcan des formes, les enferme dans la prison d'une structure pour les obliger aussitôt aux débordements. Il les couche l'une sur l'autre. Il les étale. Il les dilue. Il les densifie. Il les mélange. Il les explose. Rückert explore, jusqu'à l'obsession, les profondeurs, les tensions, les réactions, les ruptures, les empilements, les accouplements des rouges, des bleus, des jaunes.
Il faut entendre Bert, d'ordinaire si calme, si civil, si pondéré, s'emporter à parler de la couleur: "le rouge est un défi, un abus! " Ou encore : " je sauve mes tableaux de l'étouffement avec les bleus. " Ou bien : " j'adore le jaune, ça fleurit..." Dehors, un étonnant figuier berce ses feuilles palmées en plein Paris. Quelques pavés séparent l'atelier du loft familial enfoui dans la verdure. Rückert a trouvé son paradis dans ce morceau de ville à la campagne, à deux pas du parc des Buttes Chaumont En matière d'art aussi, la géographie n'est pas sans importance.
Quand il arrive en France, en 1990, il débarque dans l'univers minéral du quartier de Barbès. La chlorophylle parfumée de Munich lui manque cruellement En Allemagne, pourtant, il n'aurait jamais osé rivaliser avec les somptuosités de la nature. Sa peinture cherchait les noirs, puis les gris et les blancs, les formes rondes, construites, nettes, les lignes austères de l'urbanisme. Le désir de paysages foisonnants lui vient avec la frustration des forêts bavaroises. Les alignements de pierre de la Ville Lumière lui donne l'envie, le besoin même, des couleurs frémissantes des 5 éléments. A l'heure de la maturité, abrité derrière son figuier, Bert Rückert cultive ses jardins de couleurs sur toile.
Chantal de Rudder écrivain, journaliste, scénariste.
Extrait de "Les couleurs de l'instant"
Introduction au catalogue de l'exposition "Malerei" Institut de Recherche Fondamentale Max-Planck Département Mécénat en 2003