Venu tard à la peinture, mon expérience visuelle s’est toutefois constituée dès mon jeune âge. Ma première émotion esthétique, à 8 ans, fut quasiment un ébranlement. Il s’agissait de la découverte au Louvre d’un petit panneau de Fra Angelico intitulé « la décollation de Saint Côme et Saint Damien » qui doit actuellement se trouver dans l’aile Denon au 1er étage. Je me rappelle parfaitement avoir été saisi devant cette scène où, dans un paysage toscan lumineux avec des montagnes irréelles et devant cinq cyprès dressés comme des flammes, le bourreau vêtu de rouge maniait son épée avec une grâce incroyable. De cette scène émanait une puissance d’évocation et une certitude spirituelle inimaginable. Pourtant les têtes auréolées, les yeux bandés, roulaient sur le sol. Le sang jaillissait en fontaine du cou tranché d’un des martyrs, tandis qu’un autre, précédemment décapité, était sur le point de s’écrouler, son genou ayant un ultime mouvement vers l’avant pour éviter le déséquilibre. Un troisième personnage face au spectateur attendait quant à lui, sans inquiétude, de quitter la vie.
Sur la partie gauche du tableau, des soldats et des notables de la cité, nonchalants, richement vêtus pour la plupart, assistent à la scène qui se déroule à leurs pieds. Le prince qui tient une sorte de sceptre écoute d’une oreille distraite les propos de son voisin qui plaide peut-être pour la vie des deux saints pas encore décapités.
Cette représentation du quattrocento avait suscité en moi de fortes résonnances, les mêmes que j’ai retrouvées plus tard avec les peintures de Rembrandt, de Soutine puis de Bacon : une sorte de certitude ontologique, quelque peu écœurante, enivrante, mais cependant très nourrissante.
Il s’agit là de mes sources d’inspiration.